samedi 27 janvier 2007

ESPRIT ET EXPÉRIENCE
REMARQUES POUR DES LECTEURS RÉCHAPPES DU DÉCLIN DE L'OCCIDENT ( SUITE ET FIN )

IX

On a déjà mentionné les contraires vie et mort, perception et connaissance, forme et loi, symbole et formule ; ajoutons les couples devenir - devenu, mouvement - repos, propre - étranger, âme - monde, direction - espace, temps - temps métrique, volonté-connaissance, destin-causalité, logique organique - logique pure (opposées également en logique du temps et logique de l'espace), physiognomonie - systématique : voilà presque au complet les idées directrices à l'aide desquelles Spengler pratique des coupes dans un donné fondamental qui demeure essentiellement le même, de quelque côté qu'il l'aborde.
Je résiste à la tentation d'en faire l'exposé : du coup, je m'embarrasserais dans les difficultés que Spengler a éludées. D'ailleurs, n'importe qui peut reconstituer sa philosophie : le schéma en est des plus simples. Il suffit d'adopter les prédicats « est en un certain sens », « devient en un certain sens », de négliger des différences secondaires dans la forme d'expression, puis de combiner chacun des concepts cités avec tous les autres, en affirmant la possibilité d'accord de tous les concepts cités en premier lieu dans chaque couple, comme de tous ceux cités en second lieu, et en niant toute possibilité de combinaison d'un concept situé en premier lieu avec un concept situé en second lieu ; obéit-on docilement à ce schéma, on verra se reformer automatiquement toute la philosophie spenglérienne, et même quelque chose de plus, Exemples : la vie... est objet de perception, a une forme, est symbole, devenir, etc. La relation causale... est morte, est objet de connaissance, a une loi, est du devenu, etc. La vie n'a pas de systématique, le destin ne peut être objet de connaissance, et ainsi de suite. Spengler verrait là le défaut de la rationalité ; je ne dis pas autre chose.
Il faut seulement, contre le reproche fait à Spengler de trop emprunter, sans le dire, à Bergson, défendre.... Bergson lui-même. Chez celui-ci, les choses sont tout de même différentes. Mais pour le fond du problème : loin de concerner seulement Spengler ou Bergson, il nous fait remonter, au-delà du romantisme allemand et de Goethe (invoqué d'ailleurs par notre auteur), plus haut encore.

X

L'intuition est un problème à elle seule. Je suggère que tous les écrivains allemands, pendant deux ans, s'abstiennent de ce terme. Car on en est au point que quiconque, aujourd'hui, veut affirmer quelque chose qu'il ne peut prouver ou qu'il n'a pas pensé à fond, invoque l'intuition. Et quelqu'un pourrait mettre cette trêve à profit pour éclairer les innombrables sens de ce terme.
On serait alors un peu plus attentif au fait, si volontiers négligé aujourd'hui, qu'il existe aussi, sur le plan purement rationnel, une intuition. Là aussi, quelque méthodique qu'ait pu être la préparation, l'idée décisive surgit tout à coup, comme venue du dehors, devant la conscience. La pensée purement rationnelle, qui semble absolument étrangère au sentiment, peut aussi être stimulée par des états d'âme plus intenses. A combien plus forte raison la pensée que nous appelons ici non ratioïde, dont la force de pénétration et la vitesse de propagation intérieure dépendent justement de la vitalité des mots, de cette sorte de nuage de pensée et de sentiment qui enveloppe l'insignifiant noyau conceptuel. Que l'on songe également à ces découvertes qui « illuminent soudain la vie », triomphes de l'intuition... Mais, là encore, on constatera qu'il ne s'agit pas du brusque déclenchement d'une autre espèce d'activité mentale, mais d'un état de tout l'être, depuis longtemps en crise, qui vire brusquement, et où la pensée actuelle, présumée décisive, n'est généralement que l'éclair de l'explosion qui accompagne le grand bouleversement intérieur.
« Quelque chose qui ne se laisse pas connaître, définir, décrire [...] seulement sentir et vivre intérieurement, que l'on ne comprend jamais mais dont on est absolument sûr », « d'un seul coup, a partir d'un seul sentiment, que l'on n'apprend pas, qui se dérobe à toute intervention intentionnelle […], qui se manifeste sous sa forme la plus haute avec une singulière rareté », écrit Spengler. Ce n'est qu'un échelon de la grande échelle qui, de là, par l'état de croyant, d'amant, d'homme éthique, conduit à la « simplification », à la visio beata et autres grandes formes de l'ouverture au monde ; avec une très intéressante dérivation pathologique, qui va de la banale cyclothymie aux plus graves états délirants.
On objectera que, si cette attitude purement analytique à l'égard du processus intuitif peut intéresser les savants qui règlent ces questions entre eux, l'homme, lui, recherche, bien plus que l'analyse d'une forme psychologique, la synthèse des contenus qu'elle permet d'acquérir. Le monde dans lequel nous vivons et auquel nous participons d'ordinaire, fait d'états d'âme et d'états de raison autorisés, n'est que le succédané d'un autre monde avec lequel la vraie relation s'est perdue. On sent parfois que rien de tout cela n'est essentiel ; pour quelques heures ou quelques jours, tout cela fond au feu d'un autre comportement envers les autres et le monde. On est la paille et le souffle, le monde la sphère tremblante. A chaque instant, toutes choses renaissent nouvelles ; les considérer comme un donné immuable serait, on le sent, mort intérieure. Le cheval tirant la voiture et le passant communiquent. Ou du moins, l'homme et l'homme ne se toisent plus, ne se flairent plus comme des espions ; ils se connaissent comme, dans un même corps, la jambe et la main. Telle est l'atmosphère des états philosophiques créateurs ou éclectiques. On peut en donner une interprétation de chrétien attardé, y retrouver le flux héraclitéen, en extraire ou y fourrer tout au monde, y compris un nouvel éthos. Mais y croyons-nous ? Non. Nous en faisons de la littérature. Nous galvanisons Bouddha, le Christ et autres nuées. Tout autour, la raison se déchaîne en milliers de chevaux-vapeur. On la défie ; on prétend détenir, dans un coffret bien fermé, une autre autorité. C'est le « coffret à intuition ». Ouvrons-le donc une bonne fois pour voir ce qu'il contient. Peut-être un nouveau monde ?
On ne trouvera pas aisément d'aussi belles et fortes ébauches de mise en forme de ces idées que celles de Spengler. Mais que toute la richesse de l'intuition aboutisse finalement à ceci : que l'essentiel ne peut jamais être dit ou traité, que l'on se montre extrêmement sceptique in ratione (c'est-à-dire précisément contre ce qui n'a d'autre vertu que d'être vrai !), mais incroyablement crédule à l'égard de tout ce qui vous passe par la tête, que l'on mette les mathématiques en doute pour mieux faire confiance à ces prothèses de la vérité que sont, en histoire de l'art, la culture et le style, que l'on fasse, dans la comparaison et la combinaison des données, malgré l'intuition, exactement ce que fait l'empiriste, en moins bien, en tirant plutôt avec de la fumée qu'à balles : voilà le portrait clinique de l'esprit aveuli par les jouissances trop prolongées de l'intuition, du bel esprit de notre temps.

XI

L'idée que les cultures périssent par épuisement interne est plausible, même en dehors de toute métaphysique. Que l'on y puisse distinguer des phases d'essor et de déclin corrélatives, également.
La tension de l'âme maintient droit ; quand elle n'est plus nécessaire et se relâche, l'organisme s'effondre. On ne peut douter qu'il n'en aille de même dans la vie des sociétés. Celles-ci, dès qu'il n'y a plus de forces directrices pour agir sur elles, se changent en masses informes.
Or, toutes les cultures sont nées dans des sociétés et des territoires relativement restreints, à partir desquels elles se sont étendues. D'où une tendance à la raréfaction et à l'épuisement, qu'accentue d'ailleurs l'action temporelle des générations. Les idées (le non-ratioïde) ne se laissent pas transmettre comme le savoir ; elles exigent un même état psychique, quand la réalité n'offre au mieux que des dispositions psychiques analogues ; aussi sont-elles sujettes à se modifier sans cesse. Tant qu'elles sont encore neuves, cela peut les enrichir ; plus tard, cela les corrompt. Sans doute se sont-elles réalisées entre-temps dans des institutions, des formes de vie ; mais réaliser une idée, c'est déjà partiellement la détruire. Toute réalisation est déformation ; vieilles, les idées deviennent toujours plus vides et plus incompréhensibles. C'est que la forme et l'idée ont un rythme de vie tout différent : les formes d'une couche plus ancienne ne cessent d'interférer sur les idées d'une couche plus récente, et de concurrencer leur influence.
Telles sont quelques-unes des raisons pour lesquelles les époques tardives sont si hétérogènes, et les cultures, dans ces époques de civilisation, si promptes à s'écrouler comme des montagnes.

XII

L'évolution elle-même n'est pas quelque chose qui se déroule sur une seule ligne. Du fait, naturel, que l'idée s'affaiblit en se répandant, l'influence de nouvelles sources d'idées vient interférer. Le noyau vivant, le centre même de chaque époque, masse confusément bouillonnante, se retrouve pris dans des formes qui sont le précipité d'époques bien antérieures. Le temps présent est toujours à la fois ici et très loin, à plusieurs millénaires en arrière. C'est une sorte de ver qui se déplace sur des anneaux politiques, économiques, culturels, biologiques et une infinité d'autres dont chacun a son tempo, son rythme propre ; sans doute peut-on en donner une image unitaire et la développer selon une perspective centrale à partir d'une seule raison, comme le fait Spengler ; mais on peut aussi bien être tenté par le contraire. Il n'y a là ni plan, ni rationalité, c'est entendu : est-ce vraiment plus déplaisant que s'il y en avait ? L'agnosticisme est-il confortable ? Il peut être vrai ou faux, pénétrant ou superficiel, puisque c'est une affaire de raison ; mais qu'il soit humainement profond ou non, c'est là une propriété non plus de la connaissance, mais des complexes – non ratioïdes, dans mon langage abrégé – bâtis sur ce genre de convictions rationnelles. Cette confusion s'est en quelque sorte éternisée, par exemple, dans l'évaluation du matérialisme (philosophique) : on s'entête à le juger plat, étriqué, quand il peut être aussi chargé d'affectivité que la croyance en les anges. Peut-être comprendra-t-on maintenant ce que j'entends par le voeu que de telles théories – à moins qu'elles ne soient expressément justes ou fausses – ne soient pas traitées autrement que de simples hypothèses
intellectuelles pour l'élaboration d'une nouvelle vie, plutôt que d'accorder – comme on ne manque jamais de le faire aujourd'hui – à la théorie, si naïvement, si lourdement, un caractère affectif. Comment s'explique l'intellectualisme, au sens péjoratif du mot, la mode actuelle de la précipitation intellectuelle, le flétrissement prématuré des pensées ? Par le fait que nous cherchons la profondeur avec nos pensées et la vérité avec nos sentiments ; et que, faute de voir cette interversion, nous sommes à tout moment déçus de n'y pas réussir. Des tentatives idéologiques d'envergure comme celle de Spengler sont fort belles ; mais elles souffrent du fait qu'un beaucoup trop petit nombre de possibilités intérieures ont été préalablement élaborées. C'est ainsi que l'on réduit la guerre mondiale, ou notre effondrement, tantôt à tel groupe de causes, tantôt à tel autre. C'est une illusion, aussi trompeuse que de réduire un événement physique particulier à une chaîne de causes. En réalité, dès les premiers maillons, les causes se diluent à l'infini. En physique, le concept de fonction nous a tirés d'affaire. Dans le domaine de l'esprit, nous sommes désarmés. L'intellect nous a laissés en plan. Non parce qu'il est sans profondeur – comme si tout le reste ne nous avait pas aussi laissés en plan ! –, mais parce que nous n'avons pas travaillé.

XIII

La distinction entre culture et civilisation fait l'objet d'une vieille controverse, à mes yeux parfaitement stérile. Cependant, si l'on tient à distinguer, je crois que le mieux est de parler de culture partout où règnent une idéologie unique et une forme de vie encore unitaire, et de définir une civilisation, au contraire, comme un état de culture diffus. Toute civilisation a été précédée par une culture qui déchoit en elle ; toute civilisation est caractérisée par la maîtrise technique de la nature et un système complexe – qui exige, mais consomme aussi beaucoup de matière grise – de relations sociales.
On attribue presque toujours à la culture une relation immédiate avec les essences, une sûreté de comportement encore instinctive et comme fatale, comparé auxquelles l'entendement, symptôme premier de la civilisation, présenterait une incertitude et une médiateté assez misérables. On connaît les éléments sur lesquels s'appuie cette conception. D'une part le grand geste du mythe et de la religion qui fait, surtout de loin, un effet de totalité, d'autre part la maladresse de l'entendement à exprimer ce qu'un regard, un silence, une décision traduisent beaucoup mieux. L'homme, en effet, n'est pas pur intellect : il est volonté, sentiment, inconscient et souvent aussi simple fait, comme le train des nuages dans le ciel. Mais enfin, si l'on ne veut voir en lui que ce qui ne dépend pas de la raison, il faut choisir pour idéal la fourmilière ou la ruche : car la mythologie, l'harmonie et la sûreté intuitive des fourmis et des abeilles réduisent probablement à zéro tout ce dont l'homme peut, sur ce plan, se prévaloir.
Comme je l'ai déjà dit, je tiens l'augmentation du nombre d'hommes attelés à ces problèmes pour la cause principale du passage de la culture à la civilisation. Il est clair que l'on n'imprègne pas des millions d'individus comme on en imprègne des centaines de milliers. Les aspects négatifs de la civilisation tiennent pour une bonne part à la disproportion entre la masse du corps social et sa perméabilité aux influences. Considérons le point culminant atteint avant la guerre : chemins de fer, télégraphe, téléphone, avions, journaux, librairies, système scolaire et post-scolaire, service militaire : tout cela absolument insuffisant. Une différence entre la grande ville et la campagne « noire » plus grande qu'entre les races. Une impossibilité totale, même à son propre niveau, d'avoir accès aux données d'un autre domaine intellectuel à moins d'énormes sacrifices de temps. Conséquence : une scrupulosité bornée ou une superficialité effrénée. L'organisation intellectuelle est en retard sur l'accroissement numérique : voilà à quoi l'on peut ramener le 98 % des phénomènes de civilisation. Aucune initiative ne peut pénétrer le corps social sur une longue distance, ni recevoir le contrecoup de la totalité de celui-ci. On aura beau faire : le Christ lui-même redescendrait-il sur la terre, il est absolument exclu qu'il y puisse agir. La question de vie ou de mort : une politique d'organisation de l'esprit. C'est le premier problème de l'activisme" comme du socialisme. S'il n'est pas résolu, tous les autres efforts seront vains, car il ne peuvent être efficaces qu'à partir de sa solution.

XIV

Je me résume; c'est la première fois de ma vie que je dois le faire après coup.
J'ai attaqué un livre qui jouit d'une grande faveur. Je m'étais promis – ce n'est pas un compte rendu que j'en fais –de dénoncer à travers cet exemple illustre les erreurs de notre temps : la superficialité ; la spiritualité dont on se couvre comme d'un manteau un mannequin ; le débordement de l'imprécision lyrique sur les terres de la raison. En effet, si grande que soit, par exemple, la différence entre le « philosophe » explosif qui digère sous forme de « condensations » tout ce qui circule dans l'air de l'esprit et le rat de bibliothèque qui dévore chaque jour plusieurs fois son poids intellectuel, consommant de la science qu'il ne peut rendre évidemment que sous forme plus lâche, ce sont là des phénomènes opposés, mais identiques dans leur signification : les symptômes d'une époque qui ne sait pas se servir de son entendement. Non qu'elle en ait trop, comme on le prétend toujours ; mais elle ne l'a pas où il faut. Si, pour donner un autre exemple, notre époque a extériorisé et banalisé, avec l'expressionnisme, une forme de connaissance artistique originelle, c'est que les hommes qui voulaient faire entrer l'esprit dans la littérature étaient incapables de penser. Et s'ils en étaient incapables, c'est qu'ils pensaient en termes vides auxquels faisaient défaut le contenu, et le contrôle de l'expérience. Le naturalisme a produit de la réalité à laquelle manquait l'esprit, l'expressionnisme de l'esprit auquel manquait la réalité ; l'un comme l'autre, du « non-esprit ». Mais, de l'autre côté, chez nous, on voit aussitôt surgir un rationalisme de poisson séché : les deux adversaires sont dignes l'un de l'autre.
Je reviens encore une fois à cette distinction entre le ratioïde et le non-ratioïde que j'ai, non pas inventée, mais seulement si mal baptisée. Là est la racine du problème capital de l'intuition et de l'appréhension affective, qui ne sont rien d'autre que des particularités, mal comprises, du domaine non ratioïde. Là est la clef de l'« éducation ». Là sont nés l'idéalisme rachitique et le dieu de notre temps. Et c'est à partir de là qu'il serait possible de comprendre pourquoi le débat encore stérile entre la pensée scientifique et les exigences de l'âme ne peut être tranché que par un « plus », un plan, une orientation du travail, une nouvelle évaluation de la science comme de la littérature !
Et je déclare publiquement à Oswald Spengler, en témoignage d'affection, que si d'autres écrivains commettent moins d'erreurs que lui, c'est uniquement faute d'avoir la portée de ce pont entre les deux rives, qui leur laisse immanquablement plus de place.

jeudi 4 janvier 2007

ESPRIT ET EXPÉRIENCE
REMARQUES POUR DES LECTEURS RÉCHAPPES DU DÉCLIN DE L'OCCIDENT ( SUITE )

VI

Les objections de la théorie de la connaissance ne sont évidemment recevables qu'une fois admise la nécessité de connaître. Mais connaît-on toujours ? Lire Emerson, Maeterlinck, Novalis - à qui j'ajouterai Nietzsche et, pour citer un contemporain, Rudolf Kassner - donne à l'esprit une impulsion très forte, mais on ne peut parler de connaissance, il manque là la convergence vers l'univocité, l'impression ne se laisse pas condenser en précipité ; on se trouve devant des transcriptions intellectuelles de quelque chose que l'homme peut certes s'approprier, mais ne peut exprimer que par d'autres transcriptions du même type.
La raison en est que les représentations, dans ce domaine, n'ont pas de signification constante, que toutes sont plus ou moins des expériences vécues, individuelles, que l'on ne comprend qu'à la condition de s'en rappeler d'analogues. Elles exigent chaque fois d'être revécues, ne le sont jamais que partiellement, et jamais définitivement comprises. C'est le cas de toutes les représentations qui reposent non sur les fondements solides du sensoriel et du pur rationnel, mais sur des sentiments et des impressions difficilement renouvelables. Bien entendu, toutes les manifestations de la vie pratique s'y rattachent : tout dialogue, toute entreprise de persuasion, toute décision, toute relation entre deux êtres reposent, comme on dit, sur des impondérables. Groupe-t-on ces représentations et ces contenus en ensembles de ce genre ( comme le font l'essai, l‘« opinion », la conviction « personnelle » ), on obtient des organismes compliqués, non moins fragiles, naturellement, que les combinaisons d'atomes complexes.
A peine entrés dans ce domaine, nous y voyons la logique détrônée. Plus une pensée y est située haut, plus la part du vécu l'emporte sur celle de l'intellect. C'est pourquoi je l'ai baptisé naguère le domaine « non ratioïde » (dans le volume 4 de la revue Summa où l'on trouvera quelques autres remarques occasionnelles à ce sujet ) ; mais cela n'est valable, il va sans dire, que dans le sens sus-mentionné. Au concept rigide se substitue la représentation respirante, à l'équation l'analogie, à la vérité la probabilité : la structure fondamentale n'est plus systématique, mais créatrice. Ce domaine comporte toute une gamme de nuances : de l'attitude quasi scientifique propre aux essais d'un Taine ou d'un Macaulay comme, d'ailleurs, à la plupart des historiens, jusqu'au pressentiment, à l'arbitraire ou à ces simples émetteurs d'impulsions que deviennent certains écrits d'aujourd'hui. De ce fait, le contenu de telles œuvres offre tantôt une convergence qui va presque jusqu'à l'univocité, tantôt des divergences confinant à l'absolu disparate et ne suscitant plus que des velléités de pensée et de vagues ébranlements de l'esprit.
Quiconque est familier de ces ouvrages sait ce que l'ordre, l'analyse, la comparaison, en un mot : la pensée est capable d'en tirer, bien que leur quintessence ainsi se perde; sait aussi tout ce qui se cache en eux de rationalité, sans même parler de celle, évidente, sans laquelle aucune expression n'est possible. ( Je fais abstraction des cas où l'entendement presque seul occupe soudain des domaines où ne régnait jusqu'alors que l'idée, ou même la littérature, comme pour la psychanalyse.) Si ce n'était, eu égard au malentendu qui oppose actuellement les réalisations du domaine non ratioïde à celles, purement rationnelles, de la science, un peu présomptueux, je dirais que l'intellect, là où il est privé, en quelque sorte, de ses aises, doit se montrer d'autant plus souple et, là où tout est fluide, d'autant plus strict dans ses distinctions et ses définitions. Ce malentendu entre l'esprit et l'entendement est funeste; toutes ces histoires de rationalisme et d'antirationalisme ne peuvent qu'embrouiller les problèmes humains essentiels ; le seul rêve que l'on puisse faire et où les pertes n'effacent pas les gains, c'est le sur-rationalisme.
On ne fait pas grand-chose pour éclaircir ces problèmes fondamentaux. Les philosophes ne sont guère enclins à explorer méthodiquement un domaine où les faits sont des événements vécus dont la plupart d'entre eux ne connaissent pas assez la diversité. Ainsi n'existe-t-il, à ma connaissance, aucune tentative d'analyse logique de l'analogie et de l'irrationnel. « Il y a une expérience scientifique et une expérience vivante, écrit Spengler, il y a entre vivre une chose et la connaître une différence trop souvent sous-estimée. » « Les comparaisons pourraient être le bonheur de la pensée historique [...]. La technique en devrait être étudiée sous l'influence d'une idée d'ensemble, donc jusqu'à la nécessité excluant toute idée de choix, jusqu'à la maîtrise logique. » J'admire ce projet passionné d'imposer à toute l'histoire universelle de nouveaux moules de pensée. S'il échoue, ce n'est pas seulement la faute de Spengler, cela tient aussi au défaut de tout travail préparatoire.

VII

Quiconque a pris conscience que l'essentiel de la pensée peut être, selon l'objet, soit sa conceptualité, soit le caractère fluctuant du vécu, aura compris la distinction que Spengler n'est pas seul à faire entre connaissance vivante et connaissance morte, en dehors de toute mystique. Ce que l'on peut apprendre sur le mode scolaire, le savoir, l'ordre rationnel, les objets et les relations définissables conceptuellement, cela peut s'assimiler ou non, s'oublier ou non, se ranger dans notre cerveau ou en ressortir comme un cube équarri, égrisé avec soin : mais ces pensées-là, en un sens, sont mortes ; leur validité en dehors de nous, c'est le revers du sentiment. La précision, la justesse tuent ; ce qui se laisse définir, ce qui est concept, est mort : fossile, squelette. Dans le cadre de ses préoccupations, un rien-que-rationaliste n'aura probablement jamais l'occasion d'en faire l'épreuve. Mais dans les domaines de l'esprit où règne le principe : connaissance = remémoration - ou, comme je l'ai indiqué naguère, la trinité hégélienne : thèse-antithèse-synthèse, qui n'est justement pas valable dans le domaine ratioïde où il l'a appliquée -, c'est une expérience que l'on fait à tout moment. Là, le mot ne désigne rien de fixe. C'est un mot vivant, riche de significations et de relations intellectuelles tant qu'il est imprégné de volonté et de sentiment ; une heure plus tard, il ne vous dit plus rien, bien qu'il dise encore tout ce que peut dire un concept. Cette forme de pensée mérite bien d'être qualifiée de vivante.

VIII

Spengler écrit : « Analyser, définir, mettre en ordre, délimiter selon la cause ou l'effet, on peut le faire quand on veut. C'est un travail, l'autre chose est une création. La forme et la loi, l'analogie et le concept, le symbole et la formule ont des organes très différents. C'est le rapport entre vie et mort, engendrer et détruire, qui apparaît ici. L'entendement, le concept tue en "reconnaissant". Il fait du reconnu un objet figé, qui se laisse mesurer et diviser. La perception anime. Elle s'incorpore le singulier d'une unité vivante sentie. La poésie et la recherche historique sont apparentées, comme le calcul et la connaissance... L'artiste, l'historien authentique voit comment les choses deviennent. Il revit le devenir sous les traits de l'objet considéré. »
Ces remarques conduisent encore à une distinction étroitement liée à celle entre connaissance vivante et connaissance morte ou, comme dit Spengler, entre perception et connaissance : ce que j'ai appelé un jour la distinction entre causalité et motivation. La causalité cherche la règle à travers la régularité, et constate un enchaînement ; la motivation fait comprendre le motif en libérant l'impulsion qui pousse à agir, à sentir, à penser dans ce sens. On peut fonder là-dessus la distinction susmentionnée entre expérience scientifique et expérience vivante. Je noterai toutefois en passant que la confusion si fréquente entre psychologie scientifique et psychologie littéraire se retrouve souvent dans ces parages-là. Vers 1900, tous les écrivains voulaient être de « profonds psychologues » ; en 1920, « psychologue » est devenu une injure. C'est se battre avec des chimères. Car la psychologie causale n'a jamais beaucoup servi en art ; quant à ce que l'on nomme d'ordinaire psychologie, c'est simplement la connaissance des hommes et la capacité de motivation ; non pas la connaissance des hommes du maquignon, fondée sur une typologie, mais celle de l'homme à qui rien n'a été caché ou épargné.

lundi 1 janvier 2007

Pour comprendre le contexte voir:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Oswald_Spengler
Oswald Spengler est pratiquement l’ancêtre de ce que l’on peut appeler aujourd’hui, le Post modernisme. Bizarrement oublié par leurs chantres.

ESPRIT ET EXPÉRIENCE
REMARQUES POUR DES LECTEURS RÉCHAPPES DU DÉCLIN DE L'OCCIDENT
Robert Musil ( 1921 )


I

Schiller dans l'essai Sur la mesure nécessaire dans l'emploi des belles formes : « L'arbitraire des Belles-Lettres dans la pensée est vraiment un grand mal. » Mais les chapitres mathématiques ont sur les autres l'avantage de faire tomber tout de suite le masque d'objectivité scientifique qu'arborent si volontiers, dans n'importe quel domaine des sciences, les littéraires. Spengler écrit : « [Telle ou telle chose] peut être moins apparente dans les parties populaires des mathématiques, mais les formations numériques supérieures auxquelles chacun d'eux [...] ne tarde pas à s'élever, comme le système décimal hindou, les groupes antiques des sections coniques, des nombres premiers et des polyèdres réguliers, ceux, en Occident, des corps numériques, les espaces multidimensionnels, les constructions hautement transcendantes de la théorie des transformations et de la théorie des ensembles, le groupe des géométries non euclidiennes... », etc. Cela fait si sérieux qu'un non-mathématicien se persuade aussitôt que seul un mathématicien peut parler ainsi. En réalité, cette énumération de Spengler évoque le zoologue qui classerait parmi les quadrupèdes les chiens, les tables, les chaises et les équations du 4e degré ! Spengler écrit également : «La conséquence de cette intuition grandiose des univers spatiaux symboliques est la conception dernière et définitive de la mathématique occidentale : celle qui élargit et spiritualise la théorie en la transformant en théorie des groupes. » Or, en fait, la théorie des groupes n'est nullement un élargissement de la théorie des fonctions. Et Spengler de définir encore : « les groupes sont... », seulement, ce qu'il définit, ce ne sont nullement des groupes, mais, sous certaines réserves, une « quantité », et sinon, rien de précis ! Définit-il une « quantité », à savoir « la teneur d'une quantité d'éléments de même nature », il se trompe, et croit tenir là la définition d'un corps numérique ! Il écrit encore : «Au contraire, dans la théorie des fonctions, le concept de transformation des groupes a une signification décisive, et le musicien confirmera qu'une partie essentielle de la composition moderne est faite de transformations analogues. » Mais la notion de transformation de groupes n'existe pas dans la théorie des fonctions ; seul existe l'objet intellectuel groupes-de-transformation, mais dans la théorie des groupes, et non dans celle des fonctions. Voilà un bon exemple à la fois de l'universalité et du style de la démonstration.

II

Sur la foi de tels exemples, on ne peut vraiment pas prétendre que je sois un maniaque de l'exactitude littérale. On le prétendra quand même. Car il existe dans les milieux, j'aimerais dire, et je dis : intellectuels ( mais je pense aux milieux littéraires ) un préjugé favorable à l'égard de tout ce qui est entorse aux mathématiques, à la logique et à la précision ; parmi les crimes contre l'esprit, on aime à les ranger au nombre de ces honorables crimes politiques où l'accusateur public devient, en fait, l'accusé. Soyons donc généreux. Spengler pense « à peu près », travaille à coups d'analogies : de la sorte, en un certain sens, on peut toujours avoir raison. Quand un auteur veut absolument donner de fausses dénominations aux concepts ou les confondre, le lecteur finit par s'y habituer. Il n'en faut pas moins maintenir, au minimum, un code, une relation quelconque, mais univoque, entre mot et pensée. Or, cela même fait défaut. Les exemples cités, choisis sans chercher bien loin entre beaucoup, ne sont pas des erreurs de détail, mais un mode de pensée !
Il existe des papillons jaune citron ; il existe également des Chinois jaune citron. En un sens, on peut donc définir le papillon : Chinois nain ailé d'Europe centrale. Papillons et Chinois passent pour des symboles de la volupté. On entrevoit ici pour la première fois la possibilité d'une concordance, jamais étudiée encore, entre la grande période de la faune lépidoptère et la civilisation chinoise. Que le papillon ait des ailes et pas le Chinois n'est qu'un phénomène superficiel. Un zoologue eût-il compris ne fût-ce qu'une infime partie des dernières et plus profondes découvertes de la technique, ce ne serait pas à moi d'examiner le premier la signification du fait que les papillons n'ont pas inventé la poudre : précisément parce que les Chinois les ont devancés. La prédilection suicidaire de certaines espèces nocturnes pour les lampes allumées est encore un reliquat, difficilement explicable à l'entendement diurne, de cette relation morphologique avec la Chine.
Peu importe ce que l'on cherche à prouver ainsi ; j'ai choisi l'exemple des mathématiques, dont Spengler lui-même affirme qu'il est le seul à pouvoir corroborer sa démonstration, pour montrer quelle confiance celle-ci mérite.

III

Passons aux conclusions épistémologiques que tire Spengler de son examen de la physique.
Il affirme que « des mots comme ceux de grandeur, position, processus, changement d'état, représentent déjà des images spécifiquement occidentales [...] mais qui dominent complètement le caractère des faits scientifiques comme tels et leur manière d'être connus, sans parler des notions aussi compliquées que celles de travail, tension, quantité d'énergie, quantité de chaleur, probabilité, qui renferment chacune pour soi un véritable mythe naturel ».
« L'expérimentation, le maniement systématique de l'expérience est hautement dogmatique, et présuppose un aspect particulier de la nature. » « Le complexe fermé, hautement convaincant, des vérités irréfutables dépend, dans un sens très important, de l'évolution, des destins généraux, nationaux et particuliers. Chaque grand physicien dont la personnalité donne une direction et une couleur particulières à ses découvertes, chaque hypothèse, impensable sans un arrière-goût d'individualité, chaque problème qui tombe plutôt dans les mains de tel chercheur que dans celles de tel autre, représentent autant d'interventions du destin dans la formation de la doctrine. Qui le conteste ne comprend pas la grande part de relatif qu'il y a dans les moments absolus de la mécanique. »
Ces remarques de Spengler, compte non tenu de quelques ambiguïtés, sont entièrement justifiées. Le seul tort de l'auteur est de les croire nouvelles : elles sembleront familières à quiconque est tant soit peu informé des travaux d'épistémologie de ces cinquante dernières années.
Mais, quand il en déduit qu'il s'agit, dans les choix de la physique, de «problèmes de style... » ( « Il y a des systèmes de physique comme il y a des tragédies et des symphonies. On trouve ici, comme en peinture, des écoles, des traditions, des manières, des conventions...» ), il fait d'un gallus Matthiae un galimatias.
Spengler affirme qu'il n'y a pas de réalité. Que la nature est une fonction de la culture. Que les cultures sont la dernière réalité qui nous soit accessible. Que le scepticisme de notre dernière phase doit avoir un caractère historique. Mais pourquoi donc les haches du paléolithique et les leviers du temps d'Archimède ont-ils agi exactement comme aujourd'hui ? Pourquoi un vulgaire singe peut-il se servir d'un levier ou d'une pierre comme s'il connaissait la statique et la loi des solides, et une panthère déduire d'une trace la présence du gibier, comme si la causalité lui était familière ? Si l'on ne veut pas être obligé de supposer une « culture » commune au singe, à l'homme de l'âge de la pierre, à Archimède et à la panthère, on ne peut qu'admettre l'existence d'un régulateur commun extérieur aux sujets, c'est-à-dire une expérience susceptible d'extension et de perfectionnement, la possibilité d'une connaissance, une version quelconque de la vérité, du progrès, de l'essor; en un mot, ce mélange de facteurs subjectifs et objectifs de connaissance dont la distinction constitue justement le pénible travail de tri de l'épistémologie dont Spengler s'est dispensé, sans doute parce qu'il oppose décidément trop d'obstacles au libre envol de la pensée.
Spengler note quelque part que la connaissance n'est pas un simple contenu, mais un acte vivant ; qu'elle soit aussi un contenu, voilà ce qu'il néglige infiniment trop. Mais ce qui caractérise et détermine notre situation intellectuelle, c'est précisément la pléthore des contenus, l'hypertrophie de la science des faits ( faits moraux compris ), l'étalement de l'expérience à la surface de la nature, le désordre, à perte de vue, de tout ce dont on ne peut se débarrasser en le niant. Ou nous en périrons, ou nous le surmonterons en nous faisant une âme plus ferme. Raison de plus pour juger humainement absurde d'escamoter ce risque et cet espoir immenses en retirant aux faits, par un faux scepticisme, leur caractère de faits.

IV

Comme un grand nombre de lois naturelles sont le produit de mensurations spatiales, on voit quel succès ce serait pour l'auteur de parvenir à montrer que l'espace, dans chaque culture, non seulement est autrement vécu, mais qu'il est réellement autre : quelle meilleure preuve brandir en effet que la nature n'est qu'une fonction de la culture ?
De fait, Spengler prétend avoir dissipé « l'illusion d'un espace constant enveloppant tous les hommes, sur lequel on pourrait s'accorder conceptuellement sans réserves », et avoir révélé « qu'une étendue en soi... indépendante du sentiment spécifique de la forme du sujet connaissant » n'est qu'une « chimère ».
Il se réfère à l'existence de géométries non euclidiennes et en déduit qu'il y a plusieurs concepts de l'espace qui se définissent par cela même que ces géométries sont ou non valables pour eux. Appelons-les espaces mathématiques. Ils sont nés du fait que certaines propriétés de l'espace euclidien traditionnel ont été modifiées ; ajoutons que l'on peut tout de même les utiliser pour l'expression mathématique de faits physiques, donc réels. Mais là, d'ordinaire, on introduit une distinction : tout comme les autres symboles mathématiques, l'espace choisi pour la représentation n'est jamais d'abord qu'un pont conceptuel ouvert à des phénomènes qui se produisent dans un autre espace, celui de la réalité profane. Nommons-le l'espace empirico-métrique, puisqu'il n'est autre que l'espace de l'expérience où prédomine l'aspect mesure ; ce dont on se convaincra aisément en se rappelant qu'il existe, à côté de l'espace empirico-métrique et en un certain sens avant lui, d'autres espaces visibles, tangibles ou audibles à tous les degrés, de l'impression primaire à la perception pleinement consciente. Ces espaces sont rien moins qu'euclidiens : dans l'espace visuel, par exemple, les parallèles se coupent, la longueur dépend de la position relative des segments, les trois dimensions ne sont pas équivalentes, et il se produit des illusions spécifiques qui ne se révèlent souvent comme telles que par coïncidence avec des expériences d'un autre domaine sensoriel. Je n'ai pas l'intention de développer cela, ni de montrer comment, à partir de là, se constitue l'espace total de l'expérience, pourquoi il passe pour euclidien, et dans quelle mesure l'approfondissement de l'expérience mathématico-physique a raison de le mettre en doute. Il me suffit de constater que ce problème a fait l'objet de nombreux travaux d'épistémologie et de psychologie dont les conclusions, si elles ne fournissent pas encore la solution, la laissent du moins prévoir. Spengler a donc tout à fait raison d'affirmer qu'il existe une pluralité d'espaces mathématico-physiques ; mieux encore : la « pluralité des structures d'aperception variables » qu'il affirme existe bel et bien ; son seul tort est d'y voir un fondement de la théorie de l'espace. Là encore, il a pris le point de départ d'une réflexion pour son aboutissement. C'est une erreur qu'il aurait évitée s'il ne considérait pas les « sottes méthodes de la psychologie expérimentale » comme « un terrain de chasse pour cerveaux médiocres », donc indigne de lui, et les travaux d'épistémologie comme des « bagatelles pédantes ». Je laisse de côté les considérations analogues sur le temps, le « mystère de la spatialisation » au profit d'un ensemble plus vaste : dans le détail, en effet, c'est toujours la même image qui se répète.

V

Une remarque avant d'aller plus loin. On a invoqué à plusieurs reprises ici l'autorité de l'expérience.
Certains répondront en haussant les épaules : philosophie d'empi-ristes ! C'est-à-dire une orientation de la réflexion qui n'est justement, elle aussi, qu'une direction entre beaucoup, et qui ne saurait prétendre détenir à elle seule la vérité. Cette insistance sur le caractère de fait, Spengler l'écarterait négligemment comme un autre symptôme de la civilisation occidentale. Le chœur des défenseurs de l'esprit et des belles âmes, de Goethe - indûment enrégimenté - au dernier dadais et au dernier bigot venu, ressasse depuis longtemps à l'unisson l'affirmation, tout intuitive, qu'il n'est rien de plus pitoyable que l'empirisme.
Avant de répondre, je tiens à préciser que j'estimerais injuste à l'égard d'une œuvre qui a sa signification et sa vie propre ( c'est ainsi que je ressens celle de Spengler ) de commencer par en ridiculiser les faiblesses pour s'empresser ensuite de glisser sur le feu sa petite marmite personnelle, afin d'y faire mijoter sa supériorité et cela plus superficiellement encore que l'auteur, puisque le temps, la place et la conscience de mon importance me manquent ! Je précise donc que je ne juge pas ici le livre de Spengler, mais que je l'attaque. Je l'attaque par où il est typique ; par où il est superficiel. Attaquer Spengler, c'est attaquer l'époque dont il est issu et à laquelle il plaît, parce que ses fautes et celles de son époque se confondent. Mais on ne réfute pas une époque : je ne dis pas cela par agnosticisme, mais parce que aucun homme n'aurait le temps de s'y consacrer. On ne peut guère que lui surveiller les doigts et, de temps en temps, taper dessus.
L'expérience qui s'en charge, chez Spengler, n'a absolument rien à voir avec les distinctions de l'histoire de la philosophie. Aucun système de pensée ne peut être en contradiction avec l'expérience ou les justes conclusions que l'on en tire : en ce sens, toute philosophie sérieuse est un empirisme. Comment cerner avec précision le concept d'expérience, distinguer les éléments aprioristiques des éléments d'expérience au sens strict, et en quel sens il est permis de parler d'à priori, autant de débats complexes et qui ne sont pas près de finir. Mais si on peut les laisser de côté, c'est, entre autres raisons, parce que l'aversion généralisée dont on a parlé concerne non pas des travaux théoriques inconnus des profanes, mais une attitude d'esprit qui, favorisée par le succès des sciences naturelles depuis le XVIIIe siècle, gagne de plus en plus l'humanité civilisée. L'expérience qui compte pour les scientifiques - il y a bien eu des penseurs qui affirmaient avoir fait l'expérience de Dieu - est celle qui peut être garantie à chacun dans des circonstances déterminables. J'aimerais, non sans malignité, ajouter qu'il s'agit d'une expérience triviale. En ce sens, évidemment, l'empirisme rétrécit l'esprit. Obligé de bâtir à partir du bas et non plus du haut, en terrain accessible et sûr - les grandes pensées théoriques sont relativement rares -, l'exactitude, souvent, l'embourgeoisé un peu ; le premier mouvement va toujours au plus bas ; et comme le second, qui s'élèverait, réussit généralement moins bien, on finit par s'en tenir au premier. L'empirisme - quand il ne devient pas une des plus hautes vertus intellectuelles - suppose un certain flegme philosophique : on colle bout à bout des fragments d'expérience, en attendant qu'il en sorte, peut-être !, un système. On tourne en rond en se bornant à ranger des phénomènes dans des groupes d'autres phénomènes. Et si, dans une telle attitude, le besoin métaphysique n'est pas aussi négligé qu'on l'admet communément faute de voir au-delà des apparences, il faut reconnaître que la passion de la réduction y entraîne à des excès, et que certaines explications ne sont valables, pour ainsi dire, que dans les limites du jargon. Voilà ce qui peut justifier le combat contre l'étroitesse de l'esprit scientifique, de l'intellectualisme, du rationalisme, etc. Mais ne l'oublions pas : toute forme de pensée a son cortège de grotesques, et celui de l'adversaire est singulièrement plus long. Si l'empiriste est Lucifer précipité par Dieu dans l'abîme, songeons que l'argument principal en sa faveur est l'insuffisance de tous les anges philosophiques ! C'est pour montrer, en l'honneur d'une valeur plus haute, l'un de ces anges par mes soins déplumé, que j'ai choisi l'exemple de Spengler.

vendredi 29 décembre 2006

L'homme mathématique. Robert Musil

Entre les nombreuses sottises que fait dire sur les mathématiques l'ignorance de leur vraie nature, il en est une qui consiste à qualifier les grands capitaines de " mathématiciens du champ de bataille ". En fait, si l'on veut éviter la catastrophe, il ne faut pas que leurs calculs logiques dépassent l'innocente simplicité des quatre opérations. La soudaine nécessité d'une déduction aussi modérément subtile et complexe que la résolution d'une équation différentielle simple coûterait la vie à des milliers d'hommes.
Ce n'est pas attaquer la stratégie, c'est défendre la singularité des mathématiques. On dit qu'elles représentent pour la pensée le maximum d'économie, et sans doute est-ce exact. Mais le fait même de penser est une affaire obscure et problématique. C'est devenu depuis longtemps (quand même ç'aurait été d'abord une simple épargne biologique) une complexe passion d'épargner, qui ne se soucie pas plus de l'ajournement du résultat que l'avare de sa pauvreté, lentement, voluptueusement, convertie en son contraire.
Les mathématiques permettent, dans des conditions favorables, de mener à terme en quelques instants une opération telle que l'addition d'une série infinie, que l'on serait incapable de jamais achever autrement. Elles peuvent déjà effectuer à la machine de complexes calculs logarithmiques, et jusqu'à des intégrations ; le travail du calculateur moderne se borne à disposer les données du problème et à tourner une manivelle ou à presser un bouton. Ainsi, un simple assistant est?il capable d'expédier des problèmes que son professeur, voilà deux cents ans seulement, n'eût pu résoudre sans consulter Newton à Londres ou Leibniz à Hanovre. Et même pour les problèmes que la machine est encore incapable de résoudre (naturellement, beaucoup plus nombreux), on peut considérer les mathématiques comme un appareil intellectuel idéal dont le but, et le succès, sont de prévoir, à partir des principes, tous les cas possibles.
C'est le triomphe de l'organisation rationnelle. Aux grands chemins de la raison, menacés d'intempéries et de brigands, se sont substituées des lignes de wagons-lits. Du point de vue de la théorie de la connaissance, voilà, sans nul doute, une économie.
On s'est demandé quelle proportion de ces cas possibles servait réellement. On a calculé quelles sommes de vies humaines, d'argent, de fatigues, d'ambitions ont été dépensées dans l'histoire de cet énorme système d'épargne, combien y sont encore investies et doivent l'être, ne fût-ce que pour ne pas en perdre l'acquis ; et l'on a tenté de les mettre en balance avec le profit retiré. Là encore, cet appareil, certes compliqué, encombrant, s'est révélé économique, et proprement incomparable. Notre civilisation tout entière lui doit l'existence, et nous ne saurions par quel autre moyen le remplacer ; il satisfait pleinement les besoins auxquels il répond, et la générosité de son fonctionnement à vide est l'un de ces faits uniques qui échappent à la critique.
Il faut donc détourner son regard des profits extrinsèques, l'appliquer, à l'intérieur même des mathématiques, à la répartition des éléments restés inutilisés, pour découvrir l'autre visage, le vrai visage de cette science. Alors, rien moins qu'efficace, elle s'avère de nature dispendieuse et passionnelle. L'homme moyen n'en utilise guère plus que ce que l'école primaire lui a appris ; l'ingénieur, juste ce qu'il faut pour se retrouver dans les colonnes de formules des manuels techniques, c'est-à-dire pas grand-chose ; le physicien lui-même, d'ordinaire, travaille avec des moyens mathématiques relativement peu différenciés. Lui en faut?il davantage, il se trouve réduit le plus souvent à lui-même, les mathématiciens n'ayant que peu de goût pour ce genre d'adaptation. Voilà comment, dans de nombreux domaines de cette science (domaines d'une importance pratique incontestable), les spécialistes se trouvent être des non-mathématiciens. Mais tout à côté, s'étendent d'immenses domaines qui n'ont d'existence que pour le mathématicien ; comme un vaste réseau nerveux autour des points d'attache de quelques rares muscles. C'est quelque part là-dedans que travaille le mathématicien isolé : ses fenêtres ne donnent pas sur l'extérieur, mais sur les pièces voisines. C'est un spécialiste : on ne saurait concevoir de génie qui soit encore en mesure de dominer l'ensemble. Sans doute pense-t-il que son travail finira bien par rapporter un jour un avantage exploitable, mais ce n'est pas cela qui le stimule ; il est au service de la vérité, c'est-à-dire de son destin à lui, non de la fin de ce destin. Le résultat pratique de son activité serait-il un miracle d'économie, ce qui l'habite, c'est la prodigalité et la passion.

Les mathématiques sont aujourd'hui l'une des dernières témérités somptuaires de la raison pure. Sans doute de nombreux philologues exercent-ils aussi une activité dont eux-mêmes ne voient pas le profit, pour ne rien dire des philatélistes et des collectionneurs de cravates. Mais ce sont là d'innocentes manies, qui se déploient fort loin des affaires sérieuses, alors que les mathématiques y font pénétrer, au contraire, quelques?unes des aventures les plus amusantes et les plus hardies de l'existence. Un petit exemple : pratiquement, on peut dire que nous vivons entièrement des résultats de cette science, dont elle?même se désintéresse totalement. Notre pain se cuit, nos maisons se bâtissent, nos voitures roulent grâce à elle. À l'exception de quelques produits manufacturés : meubles, vêtements, souliers, et des enfants, tout nous est fourni par l'enclenchement d'opérations mathématiques. Toute cette vie autour de nous qui court, circule ou s'arrête, non seulement est tributaire des mathématiques pour sa compréhensibilité : elle en est effectivement le produit, elle repose, dans l'infinie variété de ses déterminations, sur elles. Les pionniers des mathématiques s'étaient fait de certains éléments de base des représentations utilisables : d'où suivirent des déductions, des systèmes de calcul et des résultats dont s'emparèrent les physiciens pour obtenir de nouvelles conséquences ; sur quoi vinrent les techniciens, qui se contentèrent souvent d'ajouter à ces résultats quelques calculs supplémentaires, et les machines de faire leur apparition. Or, quand tout cela eut pris la plus belle forme du monde, voilà que les mathématiciens (infatigables fouineurs théoriques) découvrirent soudain, dans les fondements mêmes de toute l'entreprise, quelque vice irrémédiable : et constatèrent, en allant au fond des choses, que l'édifice tout entier ne reposait sur rien ! Mais les machines fonctionnaient... Nous voilà donc réduits à convenir que notre existence est fantasmagorie pure ; nous la vivons, certes, mais uniquement en vertu d'une erreur sans laquelle elle ne serait pas ! Nul homme, aujourd'hui, ne côtoie le fantastique de plus près que le mathématicien.

Ce scandale intellectuel, le mathématicien l'impute, de façon exemplaire, c'est-à-dire avec assurance et fierté, à la nature diaboliquement dangereuse de son intelligence. Je pourrais citer d'autres exemples, tel l'acharnement que les physiciens ont quelquefois mis à nier la réalité de l'espace et du temps. Et cela, non pas du tout en l'air, comme il arrive aux philosophes (que l'on excuse aussitôt sur leur profession), mais en s'appuyant sur des raisons qui s'imposent soudain à vous avec l'évidence d'une automobile, et terriblement dignes de foi. Mais en voilà assez pour comprendre à quels gaillards l'on a affaire.
Quant à nous, depuis le siècle des Lumières, nous avons bien perdu courage. Un petit insuccès a suffi à nous dégoûter de l'intelligence, et nous laissons le premier exalté venu taxer de creux rationalisme la tentative d'un Diderot ou d'un d'Alembert. Nous braillons pour le sentiment contre l'intellect, oubliant que le sentiment sans l'intellect, à de rares exceptions près, n'est que boursouflure. Nous avons déjà si gravement corrompu notre littérature, qu'après avoir avalé coup sur coup deux romans allemands, il ne nous reste plus qu'à vite résoudre une intégrale, pour désenfler.
N'allez pas nous objecter que les mathématiciens, sortis de leur spécialité, sont des êtres banals ou stupides, à qui leur logique même ne sert de rien. C'est que leur logique n'y a plus sa place, et qu'ils font dans leur domaine ce que nous devrions faire dans le nôtre. Telle est la leçon considérable, exemplaire, de leur existence : ils sont une image du futur représentant de l'esprit.
Pour peu que ce sérieux ait percé sous les plaisanteries que l'on s'est permises ici à leur propos, les conclusions suivantes ne paraîtront pas trop inattendues. On se plaint qu'il n'y ait pas de culture de notre époque. Cela peut être entendu diversement ; en fait, la culture a toujours été une unité qu'assurait soit la religion, soit la société, soit encore l'art. Nous sommes devenus trop nombreux pour une société ; trop nombreux aussi pour une religion (fait que l'on ne peut ici qu'énoncer, non prouver). Et quant à l'art, l'époque où nous vivons est la première qui ne puisse aimer ses artistes. Il n'empêche que cette même époque, non seulement voit en activité des énergies intellectuelles telles qu'il n'en fut jamais, mais encore connaît une harmonie et une unité de l'esprit jusqu'ici insoupçonnées. Prétendre que tout cela ne concerne qu'un savoir limité serait stupide : depuis longtemps déjà, le vrai but, c'est la pensée en général. Sans doute, cette forme de pensée, avec ses exigences de profondeur, de hardiesse, de nouveauté, se borne-t-elle pour Ie moment au domaine exclusivement rationnel et scientifique. Mais elle s'étend peu à peu ; quand elle aura gagné le sentiment, elle méritera le nom d'esprit. Aux écrivains de franchir ce pas. Pour ce faire, ils n'ont pas à apprendre une quelconque méthode (psychologique, juste ciel ! ou autre) ; seulement à s'imposer des exigences. Au lieu de cela, ils se contentent de considérer leur situation avec perplexité, et se consolent en blasphémant. Et si les contemporains ne peuvent pas davantage, par eux-mêmes, transposer dans l'humain leur niveau de pensée, ils n'en sont pas moins sensibles à ce qui demeure là au-dessous de leur niveau.

[Texte paru en 1913 dans la revue Der lose Vogel ; traduction française de Philippe Jaccottet, Robert Musil, Essais, Seuil]

lundi 18 décembre 2006

(extrait des Derniers Jours de l’humanité)

Le Râleur à son bureau (lisant) : « Désirant établir le temps exact nécessaire pour qu’un arbre qui se dresse dans la forêt se transforme en journal, le patron d’une papeterie a eu l’idée de procéder à une expérience fort intéressante. À 7 heures 35, il fit abattre trois arbres dans le bois voisin et, après écorçage, les fit transporter à l’usine de pâte à papier. La transformation des trois troncs d’arbre en cellulose de bois liquide fut si rapide que, dès 9 heures 39, le premier rouleau de papier d’impression sortit de la machine. Ce rouleau fut emmené immédiatement à l’imprimerie d’un journal à quatre kilomètres de là, et dès 11 heures du matin, le journal se vendait dans la rue. Il n’a donc fallu que trois heures et vingt-cinq minutes pour permettre au public de lire les dernières nouvelles sur un matériau provenant des arbres sur les branches desquels, le matin même, les oiseaux gazouillaient encore. »
Il est donc cinq heures. La réponse est là. L’écho de ma démence sanglante… Comment ? Nous serions les commis-voyageurs des usines d’armement, censés témoigner non pas avec leur bouche des performances de leur entreprise mais avec leur corps de l’infériorité de la concurrence ? Là où les voyageurs furent nombreux, il y aura beaucoup d’éclopés ! Qu’ils transforment les secteurs de vente en champs de bataille, soit ! Qu’ils aient eu le pouvoir de mettre les plus nobles d’esprit au service de la crapulerie, le diable même n’aurait osé imaginer une telle consolidation de son pouvoir. Et si on lui avait susurré que dès la première année de la guerre une raffinerie de pétrole ferait 137 % de bénéfice net sur la totalité du capital en actions et David Fanto 73 %, le Creditanstalt 19,9 millions de bénéfice net, et que les trafiquants en viande, en sucre, en alcool à brûler, en fruits, en pommes de terre, en beurre, en cuir, en caoutchouc, en charbon, en fer, en laine, en savon, en huile, en encre, en armes seraient dédommagés au centuple de la dépréciation du sang d’autrui, le diable lui-même se serait prononcé en faveur d’une paix par renonciation ! Et c’est pour ça que vous avez rampé pendant quatre ans dans la gadoue, c’est pour ça que furent entravées les lettres qui vous étaient destinées, retenus les livres qui devaient vous consoler. Ils voulaient que vous restiez en vie car ils n’avaient pas encore assez volé dans leurs Bourses, pas encore assez menti dans leurs journaux, pas encore assez malmené les gens dans leurs bureaux, pas encore assez affolé l’humanité, pas encore assez tiré prétexte de la guerre pour justifier leur incapacité et leur sadisme — ils n’avaient pas encore fini de danser dans ce carnaval tragique où des hommes mouraient sous les yeux de reporters de guerre du sexe féminin et où des bouchers devenaient docteur ès lettres _honoris causa_… Des hommes d’État, appelés en pleine déchéance uniquement pour refréner les pulsions bestiales de l’humanité, les ont débridées ! Sous le manteau de la technique, l’hystérie prend d’assaut la nature, le papier commande aux armes. Nous fûmes invalides par l’action des rotatives avant que les canons fassent des victimes. Tous les domaines de l’imagination n’avaient-ils pas déjà été évacués ? À la fin était le Verbe. Celui qui tua l’esprit n’eut plus d’autre choix que d’engendrer l’action. Et c’est la presse qui a fait cela, elle seule, elle qui a corrompu le monde par sa putasserie. Ce n’est pas elle qui a mis en action les machines de mort : mais d’avoir vidé notre cœur au point de ne plus pouvoir nous imaginer le résultat probable, voilà sa responsabilité dans la guerre !…
Et vous, les sacrifiés, vous ne vous êtes pas insurgés contre ce projet ? Vous ne vous êtes pas défendus contre l’obligation de mourir et contre l’ultime liberté : devenir incendiaires ? Contre cette ruse diabolique d’exiger, sous les drapeaux du pathos moral, le sacrifice au bénéfice du marché de la laine !… Et la gloire et la patrie dans tout cela ? Vous étiez nus comme devant Dieu et votre bien-aimée, face à une commission de bourreaux et de salauds ! La patrie, nous l’avons vue dans la soif de pouvoir de l’esclave déchaîné et dans l’aménité du maître chanteur assoiffé de pourboire. Sauf que nous autres, si nous ne l’avions vue que sous les traits de ces atroces généraux — qui pendant cette grande époque s’immisçaient dans les pages-spectacles des feuilles de chou en lieu et place des dames de la haute afin d’attester qu’en ce monde on ne fornique pas seulement, on tue aussi — en vérité, nous aurions espéré l’heure de fermeture de ce bordel sanglant !
Comment, vous là-bas, les tués, les dupés, vous ne vous êtes pas insurgés contre cette entreprise ? Vous avez supporté la liberté et la belle vie de ces stratèges de la presse, des parasites et des farceurs, tout comme votre malheur et vos contraintes ? Tout en sachant qu’eux recevaient des distinctions honorifiques pour vos souffrances ? Vous ne leur avez pas craché la gloire à la figure ? Couchés dans des trains de blessés que ces canailles pouvaient étaler dans la presse ? Vous ne vous êtes pas échappés, n’avez pas déserté pour rejoindre cette guerre sacrée : nous libérer à l’arrière de l’ennemi mortel qui nous bombardait quotidiennement le cerveau avec ses mensonges ? Vous êtes morts pour ce commerce ? Vous avez enduré l’horreur pour prolonger la nôtre, nous qui tirions ici la langue entre l’usure et la détresse, entre les contrastes douloureux de l’impertinence replète et de la phtisie muette. Oh, vous éprouviez moins de compassion pour nous que nous pour vous, nous qui voulions leur réclamer au centuple chaque heure de toutes ces années qu’ils ont arrachée à votre vie, nous qui n’avions toujours qu’une question à la bouche : à quoi ressemblerez-vous si vous survivez à ça ? Quand vous aurez échappé à l’ultime but de la gloire : que les hyènes se fassent guides et offrent vos tombes à la curiosité des touristes ! Maladie, pauvreté, délabrement, poux, faim, agonie, mort au front, tout cela pour faire monter le tourisme — voilà notre lot commun ! Ils ont risqué votre peau, et dans la nôtre leur esprit pratique s’est taillé des porte-monnaie. Vous, vous aviez des armes — et vous n’êtes pas partis à l’assaut de l’arrière ? Vous n’avez pas fait demi-tour pour nous sauver, nous et vous, en quittant ce champ de la honte pour la plus honnête des guerres ? Morts, vous ne vous relevez pas de vos trous dans la terre, demandant des comptes à cette sale engeance, pour hanter son sommeil de vos visages grimaçants arborés à l’heure du trépas, avec vos yeux ternis par l’attente héroïque, avec votre masque inoubliable que la mise en scène de la folie a imposé à votre jeunesse ! Levez-vous donc et affrontez-les de votre mort héroïque afin que la lâcheté qui commande à la vie connaisse enfin ses traits et qu’elle la regarde les yeux dans les yeux, une vie durant ! Arrachez-les à leur sommeil de votre cri d’agonie ! Troublez leur jouissance par le fantôme de vos souffrances ! Ils étaient capables d’embrasser des filles la nuit qui suivait le jour où ils vous ont étranglés ! Sauvez-nous d’eux, sauvez-nous d’une paix qui nous apporte la peste de leur voisinage ! Sauvez-nous du malheur de serrer la main des juges militaires rentrés au pays et des bourreaux revenus au civil.
Au secours, les tués ! Assistez-moi, que je ne sois pas obligé de vivre parmi des hommes qui, par ambition démesurée ou instinct de survie, ont ordonné que des cœurs cessent de battre, que des mères aient des cheveux blancs ! Revenez ! Demandez-leur ce qu’ils ont fait de vous ! Ce qu’ils ont fait quand vous souffriez par leur faute avant de mourir par leur faute !… Cadavres en armes, arrachez-vous à cette pétrification ! Avancez ! Avance, cher partisan de l’esprit, et réclame-leur ta chère tête ! Et toi — où es-tu, toi qui es mort à l’hôpital ? Ils m’ont renvoyé ma dernière carte portant la notification : « Sorti de l’hôpital. Adresse inconnue. » Avance pour leur dire où tu es et comment c’est là-bas, dis-leur que tu ne voulais plus jamais te laisser utiliser pour ça !… Ce n’est pas votre mort — c’est votre vie que je veux venger sur ceux qui vous l’ont infligée !


Karl Kraus 1919.

samedi 16 décembre 2006

Avant Propos du traducteur
En traduisant Dritte Walpurgisnacht
in « Troisieme nuit de Walpurgis » de Karl Kraus 1933.


Troisième nuit de Walpurgis est le dernier long texte de Kraus, le point d'orgue de son activité de journaliste et de polémiste, qui a commencé en 1899 avec la création de Die Fackel, journal dont la mission est déjà annoncée par son titre qui peut se traduire par « Le Flambeau ». Éclaireur et sentinelle, Kraus a été animé par la volonté de combattre l'obscurantisme et d'attirer l'attention sur les démissions de l'esprit, les manquements à la raison et les agressions contre la nature. Possédé par sa mission et persuadé de son devoir d'intransigeance, il a rédigé seul Die Fackel à partir de 1911 . Les numéros pouvaient être d'importance très inégale, allant de quelques feuillets à plus de cent pages. Rien de plus contraire à l'exigence de vérité, selon Kraus, que de sortir un journal ayant toujours le même nombre de pages alors que l'intérêt de l'actualité fluctue. Avant même toute considération sur la façon dont est traitée l'information, la régularité du volume est déjà pour lui le signe d'un mensonge et d'un danger car, bridant toute hiérarchie, la presse met ainsi les informations au même niveau sans pouvoir toujours en souligner aucune à sa juste valeur, gonflant ou réduisant l'importance d'un événement en raison des seules nécessités d'un calibrage figé : selon la saison, autant de place peut être accordée à l'invasion d'un pays ou aux dérapages policiers qu'aux mariages princiers ou aux frasques d'une femme d'avocat, le tout entrecoupé de publicités - subsides dont se passait Die Fackel, qui ne vivait que des recettes des ventes et des abonnements. Aussi longtemps qu'il a paru, ce journal a bénéficié d'un lectorat qui pouvait lui aussi fluctuer, allant de 9 000 à 38 000 lecteurs selon les numéros. Kraus ne se souciait pas de fidéliser ses lecteurs en les caressant dans le sens du poil. Il s'en prend même parfois directement à eux quand ils l'agacent et veulent l'enfermer dans un rôle comme celui du trublion patenté qui doit avoir une idée sur tout et le faire savoir publiquement. C'est ainsi qu'il déclare au début de Troisième nuit de Walpurgis: « Certains [lecteurs] sont si impétueux que je recule davantage devant eux que devant le danger; ils prennent en effet d'assaut une librairie avant de partir à regret en insinuant que "c'est sans doute par peur qu'on ne paraît pas". Bien deviné dans la mesure où la conscience de se présenter dans ces moments-là devant de tels partisans est aussi un facteur de blocage. » À l'obligation d'écrire, Kraus a substitué, pendant les premiers mois de l'année 1933, celle de prendre la mesure de la catastrophe. Comme un acteur de théâtre qui fait de son silence un soutien de la réponse à venir,
«Je reste coi;
et ne dis pas pourquoi,

Et il Y a du silence,
alors que la terre craquait.

Aucune parole qui touchait; [.,.]
ensuite c'était indifférent.
La parole s'endormait
lorsque ce monde s'éveillait »,

fait-il paraître dans le bref numéro qui précède Troisième nuit de Walpurgis, dont le texte était destiné au départ à faire tout un numéro de Die Fackel. Il ne l'a été que partiellement - numéros 890-905, fin juillet 1934 -, Kraus ayant renoncé au dernier moment à tout publier pour ne pas mettre ses amis en danger. Car le danger qui menace tous les opposants en cet année 1933 est plus grave que jamais. Et aussi étonnant que cela puisse paraître, Kraus semble être l'un des rares a s‘en apercevoir si tôt et avec autant de clairvoyance, ne portant pas un jugement simplement politique mais fournissant, à partir d'une critique de la langue, une analyse de ce phénomène qu'il appelle 1'« Événement ».
Les trois cents pages de Troisième nuit de Walpurgis ont été rédigées en cinq mois, et seulement trois après la nomination de Hitler au poste de chancelier par Hindenburg, le 30 janvier 1933. Mais déjà Kraus semble avoir tout compris de ce qui se préparait: non pas pressenti ou anticipé, car ce n'est pas le livre d'un voyant mais celui de quelqu'un qui simplement sait regarder. Les documents sur lesquels il s'appuie, tout le monde pouvait en disposer. Kraus n'avait pas de sources d'information secrètes ou privilégiées. Il lisait simplement les journaux, écoutait la radio (« Souvent il suffit d'écouter la radio quand on recherche la vérité »), opérait des recoupements, vérifiait, classait. Il donne d'ailleurs expressément ses sources d'informations: l'Arbeiter Zeitung, le Berliner Tageblatt, la Neue Freie Presse, la Reichspost, la Berliner Illustrierte et - modérément, comme il le dit - Mein Kampf (car qui sait lire n'a pas besoin d'en faire son livre de chevet pour voir quelle idéologie il colporte et quel but il poursuit). Dès 1933 donc, Kraus parle longuement des préparatifs de guerre de l'Allemagne nazie, de ses visées expansionnistes, de l'antisémitisme affiché et brutal, de la structure préfasciste de la société allemande, des camps de concentration (le premier, Oranienburg, a été ouvert en février 1933, suivi par celui de Dachau en mars de la même année), des tortures, des exécutions sommaires, des sévices perpétrés contre les femmes accusées de « se commettre » avec des Juifs, de la « détention préventive » comme incarcération arbitraire et sans jugement permettant de mettre rapidement les opposants à l'écart. Si Kraus est prophétique, c'est dans quelques phrases qui résument la nature profonde du nazisme - dont il ne verra pourtant jamais toute l'horreur puisqu'il est mort en 1936, deux ans avant l'Anschluss, dont il honnissait l'idée: « C'est un moment, dans la vie des nations, qui ne manque pas de grandeur dans la mesure où, en dépit de l'éclairage électrique et même de tous les expédients de la radiotechnique, on renoue avec l'état primitif où un bouleversement de toutes les conditions de vie passe souvent par la mort. » Ou ceci : « Simultanéité d'électrotechnique et de mythe, de désintégration atomique et de bûcher, de tout ce qui existe déjà et n'existe plus ! »
Comment prétendre alors qu'on ne savait pas, qu'il était impossible de savoir ? Ces « millions de gens qui ont tout sous les yeux et ne remarquent rien » ... La seule explication pour Kraus est qu'on ne voulait pas savoir, qu'on se refusa à imaginer comme possible ce qui arrivait aux autres parfois au vu et su de tous : « Les rites très stricts de la préventive [ ... ] subsistent en vertu de la fidélité des zélateurs à leur foi et plus encore parce que ceux qui dorment dans des lits ne veulent pas y croire. » Ne pas admettre les choses tant qu'elles ne nous touchent pas personnellement. C'est ainsi que le président du Pen Club autrichien, lui-même juif, déclare qu'il n'a rien à reprocher (personnellement) aux nazis et qu'on ne lui a jamais rien demandé sur sa judéité, répétant qu'il n'a jamais été importuné par les nazis et que c'est leur faire un bien mauvais procès d'intention que de les suspecter de visées aussi horribles que les interdictions professionnelles, les camps de concentration et les tortures.
Ce qui semble avoir initialement profité au nazisme est moins le fait que la population ait été tenue à l'écart qu'elle ait été intégrée dans une orchestration du mensonge; elle a favorisé son installation au pouvoir avant de refouler et de dénier sa participation. Loin d'être une catastrophe surgie de nulle part, le nazisme a su s'appuyer sur les attentes, les peurs et les désirs refoulés de tout un peuple qui, dans une large part et depuis les années d'après la Première Guerre mondiale, y a trouvé son compte. Plusieurs fois Kraus s'insurge contre la léthargie ambiante et contre cette abdication de la conscience : « Les Allemands ne se rendent-ils pas compte - car les autres s'en rendent compte - non seulement qu'aucune nation ne se réfère aussi souvent qu'elle au fait qu'elle en est une mais que le reste du monde n'emploie pas aussi souvent en une année le terme de "sang" que ne le font les radios et les journaux allemands en une journée ? » Ou ceci: « Ces voix et ces visages ne devraient-ils pas au moins permettre à celui qui est né d'une mère de voir juste ? » Ou à propos de Hitler: « L'observateur ne ressent-il pas des brûlures d'estomac quand notre homme apparaît en public, affable et surtout débordant d'amour pour les enfants ? » Et ceci encore: « Que cela ait un effet encourageant plutôt que déprimant, voilà ce qui est phénoménal. »
Non moins phénoménal est le paradoxe voulant que cet homme d'une lucidité aussi extrême soit longtemps passé - du moins dans les pays de langue allemande - pour quelqu'un qui n'avait rien dit sur le nazisme, qui pouvait s'insurger pour un barbarisme mais qui n'avait pas eu la clairvoyance de voir la barbarie qui arrivait ni le courage d'écrire sur ce sujet. Cette erreur est fondée sur la première phrase de Troisième nuit de Walpurgis, « Je n'ai aucune idée sur Hitler », où Kraus insiste sur le pronom personnel placé en tête de phrase et qui renvoie à lui-même. Cette phrase liminaire, nous avons choisi de la laisser en allemand, « Mir fiillt zu Hitler nichts ein », pour conserver la voix de Kraus, comme la clef au début d'une portée musicale. Qui connaît les enjeux de la traduction sait en effet qu'elle est invalidée dans son projet même dans la mesure où, comme le dit Georges Arthur Goldschmidt, le choix d'une langue marque l'impossibilité de recourir à une autre pour dire ce qui est dit. Qui veut traduire malgré tout se trouve alors confronté à la gageure de devoir transposer un texte - avec tout ce qu'il contient et induit - dans une langue qui a été d'emblée exclue de son champ d'expression. C'est un travail où l'on tâtonne, cherche, invente, ordonne et jette beaucoup - avec pourtant toujours le même résultat, après avoir fait le tour complet des possibilités, celui de se retrouver au point de départ: la meilleure façon de dire ce qui a été dit, c'est celle de l'auteur. Ne resterait alors plus qu'à recopier fidèlement le texte original- non pas de façon naïve mais en toute connaissance de cause - avec la conviction que l'on n'écrit que les seuls mots appropriés. Ce n'est pourtant pas à cette extravagance que ressortit la non-traduction de la phrase liminaire du texte de Kraus, même si ce choix accomplit de façon jubilatoire (et dérisoire dans son volume) ce secret désir de refuser de traduire parce qu'on a parcouru auparavant tous les chemins de la transposition qui vous ont ramené à la force de l'original. Si cette phrase est laissée telle, c'est que, abondamment citée, elle ne fait pas seulement entendre la voix de Kraus, elle est aussi devenue un emblème. Elle n'est pas une simple boutade, un Witz - un trait d'esprit -, mais l'expression d'un agacement, d'un désespoir et d'une révolte. Kraus s'en sert comme d'une captatio benevolentiae qui, par l'effet de recul, va lui permettre de bondir et de saisir son sujet à bras-le-corps. Il passe ainsi les vingt premières pages de Troisième nuit de Walpurgis à expliquer toute la difficulté qu'il y a à dire ce qu'il a vu. Il avoue qu'il se sent abattu par ce déferlement de sauvagerie et de bêtise qui déforme tant la réalité que cette déformation lui coupe l'herbe sous les pieds, à lui le polémiste dont la mission est justement de grossir et de déformer les traits d'une réalité pour montrer, en caricaturiste, la vilenie et l'abomination en œuvre. Or comment déformer encore ce qui est déformé jusqu'au paroxysme ? Comment exagérer une exagération qui est allée plus vite et plus loin que notre imagination ? Comment décrire le sacrilège qui a déjà atteint la stature de l'abomination? Ce n'est qu'après avoir évoqué tout ce qu'il y a d'indicible et d'indescriptible dans la montée du nazisme, au point de croire que l'on sombre dans sa propre folie en étant le spectateur de cette folie, que Kraus s'attelle à la tâche de débouter l'habitant nauséeux qui s'est introduit dans la maison du langage.
Depuis la parution du texte intégral de Dritte Walpurgisnacht chez Suhrkamp en 1952, les critiques n'ont pu faire autrement que d'en rendre compte. Or ce que beaucoup ont écrit sur cet ouvrage, en Allemagne et en Autriche, est sidérant. Comme s'ils n'avaient lu que la première phrase ...
_ Willy Haas déclare (en 1953 dans le Tagesspiege!) que les trois cents pages du texte « ne contredisent pas la première phrase de Kraus » et qu'il ne s'agit que d'assouvir « une rancune personnelle » ;
_ Hans Habe (en 1961 dans la Rhein-Neckar-Zeitung) : « Cet homme de soixante-deux ans qui, pendant quarante ans, a eu des idées sur tout et tout le monde, s'est retrouvé totalement figé devant le phénomène Hitler sur lequel, comme il l' avoue, il n'a eu aucune idée » ;
_ Bodo Scheurig (en 1961 dans le Vorwdrts, organe du parti social-démocrate allemand ) : « Lorsque l'homme en chemise brune avec une mèche sur le front se mit à tambouriner jusqu'à en percer les tympans, le maître de la langue ne sut s'arracher qu'une phrase: "Je n'ai aucune idée sur Hitler" ; »
_ Fritz Raddatz (en 1968 dans Merkur) : « Karl Kraus s'est tu. [ ... ] Le livre se tait pendant trois cents pages. [ ... ] Non, ce livre est effrayant. [ ... ] Non, Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus est la déclaration d'une faillite intellectuelle : il n'a eu aucune idée sur le nazisme » ;
_ Werner Ross (en 1974 dans le Süddeutsche Zeitung) : « Mais Kraus n'avait plus aucune idée sur Hitler et cela aura été d'un bien faible réconfort pour lui de voir que le tyran a opprimé le monde journalistique à coups de pied et de botte » ;
_ Rainer Kawa (en 1974 dans Die Welt) : « "Je n'ai aucune idée sur Hitler", écrivit Kraus en 1933, penaud » ;
_ Johannes Gross (en 1981 dans la Frankfùrter Allgemeine Zeitung) : « L'excellent Kraus, qui se mettait à avoir toutes sortes d'idées pour une virgule mal placée et qui n'en eut aucune sur Hitler qui allait le détruire, lui et ses semblables, marque l'abdication complaisante de la raison. »
Pour reprendre une phrase de Kraus : on en reste tellement coi qu'il est difficile de trouver des mots. Quelques journalistes intègres mis à part (Friedrich Jenaczeck, Edwin Hartl et Werner Kraft entre autres), il n'y a guère eu que des écrivains comme Alfred Polgar, Michaël Scharang, Friedrich Dürrenmatt ou Elfriede Jelinek (devenue Prix Nobel de littérature en 2004) pour saisir et souligner l'importance de ce texte dérangeant au point de déclencher pendant plus de trente ans - jusqu'à quand ? - ce déluge d'inepties. Le moindre mal serait que ces journalistes de langue allemande aient péché par paresse, ne trouvant pas le courage de lire ce texte difficile, s'arrêtant justement à cette première phrase qui leur semblait suffisamment simple, commode et décidée pour se faire aussitôt une opinion simpliste mais tout aussi commode et décidée sur l'attitude de Kraus par rapport au nazisme. Car s'ils ont lu tout Dritte Walpurgisnacht, ils se condamnent eux-mêmes sans appel d'un point de vue intellectuel et moral.
Au vu toutefois de la virulence et la persistance de ces attaques, il ne fait guère de doute que l'on n'est pas en face de dérapages individuels mais d'une véritable intention de dénigrer. Même si un lecteur décide de s'arrêter à cette première phrase, le simple bon sens voudrait qu'il soit prudent et se demande s'il est possible d'écrire trois cents pages - non pas pour ne rien dire (beaucoup réussissent souvent cette prouesse) mais - pour dire qu'on n'a rien à dire. L'enjeu de cette propagande est un secret de polichinelle à deux bosses: si même le grand Kraus, l'impitoyable sentinelle, n'a rien vu venir, comment le peuple allemand aurait-il pu se douter de quelque chose ? Si même celui qui se voulait le modèle du journaliste intègre n'a rien trouvé à écrire sur Hitler, comment la presse de l'époque (dont les journalistes de l'après guerre sont les héritiers) aurait-elle pu faire mieux ? Double absolution par falsification. Il n'en reste pas moins que beaucoup de ceux qui se sont fait un nom dans les journaux préfèrent passer pour des imbéciles incultes, bornés et malhonnêtes avouant qu'ils ne savent pas lire plutôt que de rendre compte d'un livre - dont ils ne sont pas obligés de partager toutes les analyses et les conclusions mais - qu'il est impossible de balayer d'un revers de main en prétendant, pour le condamner avant toute véritable analyse critique, qu'il ne dit rien sur le nazisme. « Impudence satanique ou bêtise sans fond ? » aurait demandé Kraus. On peut espérer que les temps ont changé depuis la réunification allemande en 1990 et que nous allons donner tort à Kraus qui écrivait, cinglant, en 1915 : « Il faut dire avec toute la compréhension nécessaire que je suis conscient du fait que j'écris de façon incompréhensible. Je n'ai jamais douté du fait que les imbéciles du moment ne comprennent pas mon style. Cela devrait aller un peu mieux avec les imbéciles à venir, même si je suis certain que je n'écris pas pour eux non plus. »
[….]
Je dois ici adresser des remerciements particuliers à Gerald Stieg qui a répondu avec patience et pertinence [….]. Sans lui, cette traduction, dont j'assume toutes les imperfections et les insuffisances, ne serait pas ce qu'elle est. Et elle n'est rien d'autre que la première traduction de ce livre dans une langue européenne. Si l'on se penche en effet sur le destin de Troisième nuit de Walpurgis, on s'aperçoit que, plus de soixante-dix ans après sa rédaction, ce texte a été jusque-là réservé aux seuls lecteurs maîtrisant l'allemand, à l'exception d'une seule autre langue, le japonais, trois traducteurs s'étant attaqués à ce texte dans les années 1970. Cette traduction, vu ma totale ignorance de cette langue, ne m'a été bien sûr d'aucun secours. Il m'a simplement fallu autant d'années pour traduire ce texte en français qu'il a fallu de Japonais pour le transposer dans leur langue.
Pourquoi ce texte est-il difficile?
Première difficulté : Il faut se replacer dans l'optique de Kraus, « se rendre poreux » - comme dit joliment la traductrice Françoise Cartano - et accepter de se défaire de ce que l'on pourrait appeler une idéologie. Le discours de Kraus n'est pas toujours en phase avec ce que l'on sait habituellement de cette époque et des personnalités qui l'ont marquée. Il y a quelque chose de révolutionnaire dans le point de vue que Kraus nous fait découvrir. Des figures comme Felix Salten, président du Pen Club autrichien et créateur de Bambi (repris par les studios Disney), ou encore Franz Werfel et bien d'autres passent aujourd'hui pour des gens avisés qui ont dénoncé et fui le nazisme. C'est le bilan que nous a laissé l'histoire. Si cette image est vraie, elle n'est vraie que quelques années plus tard. Or Kraus écrit en 1933, alors que bon nombre de personnages publics ne s'étaient pas encore donné un certificat de bonne conduite en émigrant et non seulement s'étaient bercés d'illusions mais avaient parlé et agi en fripouilles, preuves à l'appui. Il faut donc, pour traduire correctement, accepter de se replacer dans un nouveau sillage et de voir que certaines lignes de conduite n'ont pas toujours été celles que l'histoire officielle a retenues. Il en est ainsi pour Alfred Kerr (le plus important critique théâtral de l'époque, que l'on attendait de savoir arrivé dans sa loge avant de faire se lever le rideau). Si celui-ci a bien dénoncé le nazisme dès 1928, installé dans une réputation de pacifiste convaincu ayant toujours œuvré pour l'entente des peuples, il dut d'abord pour cela gagner un procès contre Kraus qui l'avait menacé de publier ses poèmes bellicistes des années 1914-1918 et lui avait réclamé de reverser les honoraires de ses conférences aux veuves et aux orphelins de guerre. Car, pour Kraus, celle qui n'est pas encore la Première Guerre mondiale est déjà grosse de la seconde.
Ils sont peu nombreux parmi les gens de lettres ceux qui ont toujours condamné la violence d'Etat et qui d'emblée et sans équivoque se sont opposés à la montée du nazisme sans essayer d'abord d'en profiter, au mépris des victimes qui déjà s' amoncelaient, pour ne réagir qu'au moment où ils devenaient victimes à leur tour. Kraus les cite: « Quelques-uns se sont élevés contre la mise sous tutelle d'une vie intellectuelle de plus grande envergure, protestation suffisamment insistante pour au moins couvrir de honte le silence ; des savants comme Franck et Stein, Planck et Koehler se sont dressés avec courage contre le tohu-bohu qui réclame que l'université soit un champ de tir et un antiséminaire ; des artistes comme Liebermann et Ricarda Huch se sont opposés à la mission qui voulait donner aux muses une orientation héroïque. » Il faut y ajouter Brecht, Einstein et Tucholsky, que Kraus évoque à plusieurs reprises.
[….]
Cette concentration sur la langue n'est pas un jeu gratuit de virtuose mais le moyen choisi par Kraus pour la soustraire à l'emprise nazie et de débouter ceux qui la manipulent pour pervertir et falsifier la pensée. Cette approche de la montée du nazisme est certes fragmentaire et ne peut rendre compte à elle seule de toute l'ampleur du phénomène mais elle est fondamentale. Au moment où Kraus commence sa Troisième nuit, toute la langue n'est pas encore contaminée, « alors que s'éveille une nation et se dresse une dictature qui, aujourd'hui, maîtrise tout à l'exception de la langue », et c'est la confrontation d'une langue architecturée avec une langue désarticulée, d'une langue saine avec une langue malade (comme Goethe a pu dire que le romantisme est ce qui est malade et le classicisme ce qui est sain) qui fait le corps de ce texte.
La langue est pour Kraus le lieu de la justice. Ce n' est donc pas un hasard si ses cibles privilégiées sont les professionnels de la manipulation des mots - principaux responsables de la diffusion d'une réalité déformée: les intellectuels. Au vu des réactions à la parution de la version intégrale de Dritte Walpurgisnacht, la tradition de résistance à la vérité et de trahison de la langue ne semble pas être en perte de vitesse chez les intellectuels. Ce qui donne, hélas! raison à Kraus, qui mettait au-dessus de tous trois groupes de responsables - ou d'irresponsables : les journalistes et les écrivains, les leaders politiques (notamment ceux de la social-démocratie) et le chef de la propagande nazie, 1'« intelligent Goebbels ».
Certes il y a aussi les actes, et ceux du nazisme au pouvoir suffisent pour condamner ce régime. « Ce qui distingue l'homme, ce sont ses actions; c'est l'aspect de ses actes qui montre ce qu'est l'homme. Il n'y a rien d'autre en lui que ses actes et c'est par là qu'il montre ce qu'il est », disait Hegel à ses étudiants dans ses Leçons sur la philosophie de l'esprit (1827-1828). Mais les actes sont initiés par des paroles. Il ne peut donc y avoir de critique sociale sans critique du langage. Chaque idéologie, consciente ou inconsciente, a son propre langage, manipulé avec cynisme par certains ou employé avec naïveté par d'autres mais jamais sans conséquence pour le corps social. Qui a le pouvoir politique ou social possède celui des mots ; et qui a le pouvoir des mots consolide un peu plus son pouvoir social et politique. Il est difficile d'investir toutes les pièces dans la maison du langage mais il est facile de faire croire que certaines sont fermées ou n'ont jamais existé quand le groupe à qui l'on s'adresse n'est pas vraiment curieux et se contente d'une visite guidée. Kraus fonde sa démonstration sur le constat que nous ne savons pas lire, que nous nous contentons de visiter certaines pièces, celles qui ont été les plus habilement décorées pour nous faire croire qu'il s'agit là des seuls vrais lieux habitables. Si Kraus fait référence aux nuits goethéennes de Walpurgis, c'est non seulement pour dénoncer la nouvelle sorcellerie qui se prépare, ce sombre chaos qui « promet un renouveau », mais aussi parce que les grands écrivains, qui n'utilisent pas le langage passivement, comme une matière stéréotypée, ont à leur façon déjà tout dit sur les dangers qui nous menacent. C'est ainsi qu'il répond aux intellectuels déçus qu'un numéro de Die Fackel ne contienne que des sonnets de Shakespeare: « Chez Shakespeare, on trouvait déjà tout ce qui est actuel, y compris ma prise de position. » C'est aussi le sens des citations de Goethe avec lesquelles Kraus ouvre cette nouvelle nuit:
Vers la fête d’épouvante, cette nuit, comme souvent,
J'avance ...
Que de fois elle se répète!
suivie de près par celle-ci :
Un nouvel empereur a paru.
Et sur des voies toutes tracées,
La foule traverse champs et pâtures;
Tous suivent les bannières déployées
Qui clament le mensonge. - Grégaire nature.
Bannières du mensonge autant qu'éléments du discours rationnel ou artistique, les mots sont donc tout autant lieux de clarification que d'illusion et de mystification. La chose n'était pas nouvelle quand Kraus lança Die Fackel. Ce qui a changé est l'ampleur du phénomène, qui ne se limite plus à une sphère privée ni géographiquement limitée. « La pensée national-socialiste fascine par sa capacité à faire croire que celui qui dit une fois la vérité est crédible pour tous les mensonges et à présenter le vol, qu'exceptionnellement elle n'a pas commis, comme un alibi pour des milliers de meurtres. » Certains intellectuels ne se contentent pas de suivre l'étendard mais le brandissent bien haut : de Benn délirant sur le nouveau type d'homme aux journalistes écrivant, après la journée du boycott contre les Juifs, qu'il n'est rien arrivé à ceux qui en étaient la cible. Tandis que l'opposition social-démocrate ne s'autorise aucun autre moyen que ceux qu'autorise la Constitution pour arrêter la vague fasciste, refusant de traiter en hors-la-loi les nazis - qui ont déjà emprisonné leurs camarades allemands. Dans ces conditions, les nazis, aussi habiles dans la pratique de la violence que dans l'art de brouiller les pistes, jouent sur du velours. « Le monde, qui conserve encore des formes de pensée, suit cette joute des paroles avec les actes, des actes avec les paroles, ébranlé, inquiet, dans l'attente de l'issue. S'il s'en tient davantage aux paroles et à leur sens belliqueux, on lui répond qu'il faut davantage juger le Reich sur ses actes ; s'il les montre du doigt, on lui cite le discours du Reichstag. S'il évoque une contradiction, cela devient des épiphénomènes qui ne peuvent toucher le cœur de la révolution, laquelle est arrivée légalement au pouvoir. » Kraus est bien conscient de l'ampleur de la tâche: « Il ne faut pas croire qu'on arriverait en un tournemain à débrouiller la toile sophistiquée de cette araignée porte-croix. » La propagande mélange une chose et son contraire - « renaissance d'une nation» ... « amour de la liberté » ... « défense des valeurs germaniques » ... -, ralliant le plus grand nombre autour d'idéaux flous. « C'est dans son essence de ne jamais être ce qu'elle paraît et d'intégrer toutes les antithèses, de sorte qu'elle agit de façon plus forte en se reniant que par ce qu'elle renie. » La raison n'est plus maître du jeu mais une sorte de « magie» (le mot est de Kraus) : identification à un groupe par dénégation émotionnelle qui permet de mieux en exclure d'autres - notamment les Juifs. Stigmatisation qui ne vient pas tant de préjugés que du désir de s'attacher au puissant: faire œuvre de lâcheté pour ne pas risquer d'être traité de lâche par le dominant. Qu'importent alors les actes des exclus, qui n'entrent pas en compte puisqu'ils ne sont pas jugés pour ce qu'ils font mais pour ce qu'ils sont. C'est pourquoi Kraus s'attaque sans hésitation aux illusions des Juifs qui, dérision suprême, s'efforcent d'être plus allemands que les Allemands afin de s'attirer les bonnes grâces des nazis. Celui qui chasse la bêtise pour ses conséquences désastreuses, aussi bien générales que particulières, ne voit aucune raison de faire l'impasse sur la responsabilité des victimes - qu'elles soient juives, communistes ou franc-maçonnes. « En propageant l'idée que les Juifs, les marxistes, les cyclistes tout comme les adeptes de la relativité sont cause de tous les malheurs et aussi de l'issue de la guerre, on a causé quelques troubles dans les esprits. » Plutôt que de s'apitoyer, Kraus fait chaque fois le choix de l'ironie, avec laquelle il mord les sujets les plus sensibles. La « détention préventive » : « Il n'y a peut-être jamais eu d'époque qui ait participé aussi intensément à la protection des citoyens, et cette bienveillante intention aurait en tout cas besoin d'une meilleure compréhension. » Les assassinats commis contre ceux qui cherchent à prendre la fuite : « Il n'est pas rare que l'on assiste à une crise de nerfs, principalement chez des voyageurs sur qui l'on commet ensuite un suicide. » Les mensonges officiels: « On pourrait déjà se simplifier les choses en admettant d'emblée que c'est toujours le contraire de ce qui est dit qui soit pensé - même si ce n'est pas sûr. » Mais il y a un sujet sur lequel Kraus n'exerce jamais son ironie, c'est la souffrance humaine, les vies brisées au nom des idées. Après l'apocalypse que fut à ses yeux la Première guerre mondiale, Kraus voit venir une nouvelle ère de barbarie, comme si personne n'avait rien appris, comme si l'imagination s'était tarie. Kraus peut faire rire de la presse et de ses formules toutes faites, ses fausses attaques et ses mensonges, il peut railler discours et stratégies politiques; mais il est intraitable quand le prix se compte en vies humaines, quand les plaintes corporatistes sur les petits soucis des nantis remplacent la dénonciation des atrocités, emprisonnements, tortures et assassinats. Lui qui passe pour un intellectuel hautain, un formaliste outrancier, un analyste froid ne s'est jamais trompé sur les urgences, sur la hiérarchie des valeurs: « La moindre des vies humaines, ne serait-ce même qu'une heure arrachée à la plus misérable des existences, vaut bien une bibliothèque brûlée. »

PIERRE DESHUSSES