Affichage des articles dont le libellé est KRAUS. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est KRAUS. Afficher tous les articles

mardi 8 mai 2007

Réponse d'une non-sentimentale
à Rosa Luxemburg in DIE FACKEL N° 554-556 ( 1920 )



Leader social-démocrate de gauche et théoricienne marxiste en Allemagne, Rosa Luxemburg est née en Pologne russe (1871-1919). Elle tenta de rassembler, dans le groupe « Die Internationale », la petite minorité du SPD (parti socialdémocrate) opposée à l'engagement dans la Première Guerre mondiale, qui avait rallié jusqu'à extrême gauche. Incarcérée de février 1915 à février 1916 et de juillet 1916 jusqu'à la fin de la guerre, elle est libérée lors de la révolution de novembre 1918. Son analyse, en prison, des erreurs de la social-démocratie, parut dans une brochure, « La crise de la social-démocratie », diffusée clandestinement, qui joua un rôle décisif dans la constitution du mouvement spartakiste. Pendant la semaine sanglante de Berlin, elle refuse de quitter la ville par solidarité avec le prolétariat de la capitale. Elle est arrêtée, en compagnie de Karl Liebknecht, par une patrouille de l'armée qui ratisse la ville sur ordre de Noske, le ministre de l'Intérieur social-démocrate ; ils sont assassinés le 15 janvier 1919.
En juillet 1917, Rosa Luxemburg fut transférée de la forteresse de Wronke à la prison de Breslau, où ses mouvements étaient plus limités tandis qu'elle avait moins de visites : « Je mène ici l'existence normale d'une prisonnière, c'est-à-dire que je suis enfermée nuit et jour dans ma cellule et n'aperçois que la prison des hommes en face. Certes, j'ai le droit de me dégourdir les jambes dans la cour aussi souvent que je le désire, mais c'est une cour des communs au centre des bâtiments pénitentiaires, traversée de temps en temps par des prisonniers pendant leur travail, de sorte que je réduis mes sorties au minimum de ce que le médecin me prescrit pour des raisons d'hygiène et que j'évite de regarder autour de moi durant ces "promenades". Le contraste avec Wronke est brutal, mais je ne veux pas me plaindre, je veux simplement expliquer par là pourquoi je ne peux pas, pour le moment, vous envoyer des lettres pleines du parfum des roses, de l'azur du ciel et des voiles de nuages comme vous aviez l'habitude d'en recevoir de Wronke. » (J.-P Nettl, La Vie et l'oeuvre de Rosa Luxemburg, Maspero, colt « Bibliothèque socialiste », tome II, 1972, p. 667.) [ndlr]



Lettre de Rosa Luxemburg
à Sonia Liebknecht
Prison de Breslau, décembre 1917

Ah, ma petite Sonia, j'ai éprouvé ici une profonde douleur : dans la cour où je vais me promener, il y a souvent des charrettes militaires qui arrivent, chargées de sacs ou de vieilles capotes de soldats avec des chemises souvent souillées de sang. On les décharge pour les répartir dans les cellules, où elles sont rapiécées avant d'être à nouveau chargées et renvoyées à l'armée. Il y a quelque temps, l'une de ces charrettes est arrivée mais, au lieu d'être tirée par des chevaux, elle était tirée par des buffles. C'était la première fois que je voyais ces animaux de près. Ils sont plus robustes et plus massifs que nos boeufs, ils ont le crâne aplati et des cornes orientées vers l'arrière, une tête qui ressemble un peu à celle des moutons de chez nous, tout noirs avec des grands yeux doux. Ils viennent de Roumanie, ce sont des trophées de guerre. Les soldats qui conduisent les voitures disent qu'il est très difficile de capturer ces animaux sauvages et encore plus de les utiliser à des travaux de trait, tant ils sont habitués à la liberté. On les frappe de façon terrible avant que le dicton « Vae victis » puisse aussi leur être appliqué. [... ] Rien qu'à Breslau, il y a une centaine de ces bêtes ; en plus, elles qui sont habituées aux grasses prairies roumaines ne reçoivent qu'une maigre et misérable nourriture. On les exploite sans vergogne, elles tirent n'importe quelle charge et succombent souvent à ces travaux.
Il y a quelques jours donc est arrivée une de ces charrettes, si lourdement chargée que les buffles n'arrivaient pas à lui faire passer le seuil de la cour. Le soldat qui les conduisait, un type brutal, s'est mis à les frapper avec le gros manche de son fouet, tant et si bien que la surveillante s'en est mêlée, indignée, et lui a demandé s'il n'avait donc aucune pitié de ces bêtes ! « Personne n'a pitié de nous, les humains », a-t-il répondu avec un mauvais sourire, et il s'est mis à frapper de plus belle. [...] Les bêtes finirent par faire passer la charrette, mais l'une d'elle saignait. […] Ma petite Sonia, la peau de buffle est réputée pour être épaisse et dure, or là, elle était toute lacérée. Les animaux ne bougeaient plus pendant qu'on les déchargeait, épuisés ; et celui qui saignait avait le regard fixe, avec une telle expression sur le visage - et des yeux noirs et doux comme ceux d'un enfant qui vient de pleurer. C'était vraiment l'expression d'un enfant qui a été sévèrement châtié et qui ne sait pas pourquoi, qui ne sait pas comment échapper à ce tourment et à la violence brutale. [... ] J'étais là debout et l'animal m'a regardé et j'ai senti les larmes couler sur mon visage - c'étaient ses larmes et l'on ne peut frémir avec plus de douleur pour ce frère chéri que je n'ai frémi dans mon impuissance à soulager son tourment muet. Comme elles étaient loin les vertes prairies de Roumanie et son air de liberté ! Comme le soleil était différent là-bas, comme le vent était différent, comme les beaux chants d'oiseaux étaient différents et l'appel mélodieux des bergers ! Alors qu'ici - cette ville étrangère, effrayante, l'étable qui empeste, le foin avarié à en donner des haut-le-coeur, mélangé à de la paille pourrie, et tous ces gens inconnus, terribles, et les coups, le sang coulant des blessures. […] Oh, mon pauvre buffle, mon pauvre frère chéri, nous sommes là si impuissants tous les deux, hébétés, réunis par la douleur, dans l'impuissance et le désir.
Entre temps, les prisonniers s'affairaient autour de la charrette, déchargeant les lourds ballots avant de les emmener à l'intérieur ; quant au soldat, il arpentait la cour à grands pas, les deux mains dans les poches, souriant et sifflotant un air à la mode. Et j'ai revu alors toute la magnifique guerre défiler devant moi. [... ]
Ma petite Sonia, ma très chère Sonia, restez malgré tout calme et sereine. Ainsi va la vie, et il faut la prendre avec courage, sans vaciller et avec le sourire - malgré tout.

ROSA LUXEMBURG


Lettre de Mme von X-Y à la Fackel

Innsbruck, le 25 août 1920

Cher M. Kraus,
C'est par hasard que le dernier numéro de votre Fackel m'est tombé entre les mains ( j'étais abonnée jusqu'au 4 février de l'année passée ) et je voudrais me permettre de vous écrire quelques mots à propos de la lettre de Rosa Luxemburg, que vous admirez tant, même s'il ne vous est peut-être pas agréable de recevoir un courrier d'Innsbruck, ville qui n'a pas bonne presse. Bref, cette lettre est vraiment très belle et émouvante et je suis tout à fait d'accord avec vous quand vous écrivez qu'elle pourrait figurer dans les livres de lecture des écoles primaires et élémentaires, à condition quand même d'indiquer en introduction et de façon fort instructive que la vie de Rosa Luxemburg aurait été beaucoup plus féconde et réjouissante si elle avait travaillé comme gardienne dans un zoo ou occupé un autre emploi du même genre plutôt que de chercher à soulever le peuple, ce qui lui aurait aussi sans doute épargné de se retrouver en « cabane ». Vu ses connaissances en botanique et son amour pour les fleurs, elle aurait en tout cas pu trouver aussi à s'occuper de façon rentable et satisfaisante dans une grande jardinerie, ce qui lui aurait alors évité de faire connaissance d'un peu trop près avec les crosses de fusils.
Pour ce qui est de la description quelque peu larmoyante du buffle, je veux bien croire que celle-ci n'a pas manqué de faire son effet sur les glandes lacrymales des épouses des conseillers de commerce et des jeunes esthètes de Berlin, Dresde et Prague. Mais qui, comme moi, a grandi dans un grand domaine du sud de la Hongrie et connaît bien ces animaux depuis sa prime jeunesse, leur pelage souvent abîmé et crevassé et l'hébétude qui marque constamment leur « faciès », est porté à considérer les choses avec plus de pondération.
La brave Rosa Luxemburg s'est fait mener en bateau par les soldats qu'elle a rencontrés (un peu comme Benedikt avec cette affaire de chiens de mines ), sans compter que son imagination a dû être aussi contaminée par des souvenirs de culottes de peau et de grands troupeaux traversant les prairies, etc. Si vraiment nos soldats en bel uniforme gris, après avoir été engagés dans de durs combats qu'ils ont remportés en Roumanie, avaient encore eu le temps, la force et l'envie d'attraper des buffles sauvages par centaines pour en faire tout à trac des animaux de trait, cela ne pourrait que susciter l'admiration et serait beaucoup plus étonnant que la capacité de ces animaux primitifs à supporter sans broncher à ce traitement. Il faut savoir en effet que les buffles sont élevés et utilisés depuis des temps immémoriaux dans ces régions pour servir d'animaux de trait ( et sont aussi élevés pour leur lait ). Ils ne sont pas exigeants pour la nourriture et terriblement robustes, même s'ils sont très lents. Je ne crois donc pas que le « frère chéri » de Rosa Luxemburg ait été particulièrement étonné de devoir tirer une charrette à Breslau et de recevoir quelques coups sur l'échine avec « la manche du fouet ». La chose est d'ailleurs indispensable de temps à autre avec les animaux de trait - quand ce n'est pas fait trop brutalement -, dans la mesure où ils ne sont pas toujours perméables aux seuls motifs de la raison; tout comme je puis vous assurer, en tant que mère, qu'une bonne claque fait souvent merveille avec les solides garnements qui n'en font qu'à leur tête !
Il ne faut pas toujours envisager le pire et plaindre les gens ( et les animaux ) sans connaître un peu mieux les circonstances. Cela peut faire plus de mal que de bien. Rosa Luxemburg aurait sans doute bien aimé, si elle en avait eu la possibilité, prêcher la révolution aux buffles et fonder pour eux une république des buffles, même si l'on peut se demander si elle aurait été en mesure de leur procurer ce paradis - dont elle rêvait - avec de « jolis chants d'oiseaux et de mélodieux appels de bergers » et si les buffles accordent une importance particulière à ce dernier point. Il y a comme ça des tas de femmes hystériques qui aiment bien se mêler de tout et cherchent toujours à semer la zizanie ; pour peu qu'elles aient de l'esprit et un bon style, elles ont l'oreille de la foule et causent beaucoup de malheurs dans le monde, si bien qu'il ne faut pas trop s'étonner quand l'une d'elle, après avoir si souvent prêché la violence, connaît une fin violente.
La force tranquille, le travail au profit de ses proches, une bonté tranquille et le goût de la réconciliation, voilà ce dont nous avons besoin, davantage que de sentimentalité et d'incitation à la violence. N'est-ce pas aussi votre avis ?
Avec mes meilleurs sentiments,

MME VON X-Y




Mon avis, c'est que cela m'intéresse fort peu de savoir si un numéro de la Fackel est tombé « par hasard » ou d'une quelconque autre façon entre les griffes d'une bête de votre sorte et si celle-ci a été abonnée jusqu'au 4 février de l'année passée ou l'est encore. Si elle l'a été, on ne peut que regretter infiniment qu'elle ne le soit plus, car si elle l'était encore, elle ne le serait plus à la date de réception de cette lettre, c'est-à-dire à partir du 28 août de cette année. Car tout le monde sait que la Fackel sait se défendre contre le sort voulant la faire parvenir à ce genre d'adresse. Mon avis, c'est que ce courrier en provenance d'Innsbruck, ville qui a mauvaise presse, ne me gêne d'aucune façon dans la mesure où il n'altère en rien l'image que j'ai de l'intellectualité de cette ville, et que, au contraire, tout est tel qu'il doit être. Mon avis, c'est que, si ce qu'on appelle les républiques pouvaient se résoudre à transmettre la lettre de Rosa Luxemburg aux générations futures par le biais des livres de lecture, il faudrait aussi qu'elles y fassent imprimer du même coup la lettre de cette mégère, afin d'inculquer à la jeunesse non seulement le respect face à la grandeur de la nature humaine mais aussi le dégoût face à sa bassesse, pour bien faire sentir, par un exemple tangible, tout ce qu'il y a d'effroyable dans l'indécrottable système de pensée de génitrices teutonnes qui veulent nous bousiller la vie jusqu'à la mort en nous préparant de nouvelles guerres et qui semblent avoir conclu un pacte avec Satan, tout comme elles l'ont fait en 1914, tant elles étaient avides d'envoyer des héros à la mort. Mon avis - et là je veux être très clair avec cette engeance dégénérée de propriétaires du sol et du sang et leurs comparses, je veux leur parler tout net parce qu'ils ne comprennent pas l'allemand et ne peuvent déduire ma véritable opinion de mes « contradictions », parce que je considère que la guerre mondiale n'est sujette à aucune ambiguïté et que l'époque qui a réduit la vie humaine à un misérable tas de fumier représente une impitoyable rupture -, mon avis c'est que le communisme, en tant que réalité, n'est que le contraire de leur idéologie qui fait fi de la vie humaine, par la grâce d'une origine idéale et d'une plus grande pureté, un antidote complexe pour une fin idéale et d'une plus grande pureté - que le diable emporte sa pratique mais que Dieu nous le garde comme une menace constante au-dessus de la tête de ceux qui possèdent des biens et qui, pour les protéger, aimeraient envoyer tous les autres au front de la famine et de l'honneur patriotique en le berçant de la consolation que les biens matériels ne sont pas les biens suprêmes. Que Dieu nous le garde afin que cette racaille qui frétille déjà d'impudence ne devienne pas plus impudente encore, afin que ceux qui sont les seuls à avoir accès à la jouissance et pensent que l'humanité à sa botte a reçu suffisamment d'amour une fois qu'ils l'ont contaminée par la syphilis aient le sommeil au moins troublé d'un bon cauchemar ; afin qu'il leur passe au moins l'envie de faire la morale à leurs victimes et qu'ils en perdent l'humour de vouloir faire des blagues à leur sujet !
À propos des considérations sur la vie plus féconde et plus réjouissante qu'aurait eue Rosa Luxemburg si elle avait travaillé comme gardienne dans un zoo plutôt que de chercher à museler les bêtes humaines qui l'ont dépecée, et sur la question de savoir si elle aurait trouvé une occupation plus rentable et plus satisfaisante à cultiver de belles fleurs ( sur lesquelles elle sait plus de choses qu'une propriétaire terrienne ) au lieu de sarcler la mauvaise herbe humaine - à propos de telles considérations, il n'y a pas un souffle à dépenser tant que l'impudence est bridée par la peur.
Il y aurait aussi le risque qu'une, éventuelle moquerie sur la « cabane » où est enfermée une martyre soit directement mise au bénéfice de la personne qui s'est aventurée à commettre une telle honte - si l'on ne préférait la bonne paire de claques qui, comme je peux vous l'assurer, fait merveille avec les solides mères héroïques !
En ce qui concerne enfin la façon de se railler de Rosa Luxemburg qui a « fait connaissance d'un peu trop près avec les crosses de fusils », ce ne serait pas trop cher la payer que de donner à son auteur quelques bons coups de fouets, mais uniquement avec le manche - comme celui qui a frappé le buffle de Rosa Luxemburg. Et surtout pas de sentimentalité ! Nous n'avons pas besoin de larmoyantes descriptions sur ce genre de procédures, et ce n'est pas pour les livres de lecture. Qui a grandi dans un grand domaine du sud de la Hongrie, là où la peau déjà bien abîmée et crevassée des buffles ne provoque déjà plus aucune pitié, et où leur « faciès » abruti - un faciès qui ne mérite donc pas le recueillement d'une Rosa Luxemburg mais simplement des guillemets et les piques d'une dinde - se démarque de façon si antipathique du visage idéal des grands propriétaires fonciers du sud de la Hongrie, sait que l'on a aussi recours en Hongrie à bien d'autres procédures avec les créatures de Dieu, et sans sourciller. Il sait aussi que les propriétaires terriennes rejoignent ici les épouses des conseillers de commerce pour supporter cela sans broncher. Je suis bien sûr d'avis qu'il ne faut pas s'enthousiasmer pour les tribunaux révolutionnaires ni sympathiser avec le point de vue de ces officiers qui, parce que la dernière chose qui leur reste est l'honneur, se sentent portés à castrer leurs congénères. Mais j'ai pourtant l'injustice de vouloir, par exemple, condamner les dames qui disent encore aujourd'hui « nos soldats en bel uniforme gris » à nettoyer les latrines d'une caserne et ainsi à se départir « tout à trac » de la noblesse dont elles ne peuvent se séparer, même en souillant de façon anonyme une dépouille. Bien sûr, je suis aussi d'avis que nos soldats en bel uniforme gris ( mis à part le fait qu'ils ont dû remporter de durs combats en Roumanie, simplement parce que les manuels de lecture étaient inspirés jusqu'en 1914 non par l'esprit de la brave Rosa Luxemburg mais par celui des grandes propriétaire terriennes ) ont eu effectivement le temps, la force et l'envie de voler et de domestiquer des buffles ; et aussi, tant que perdurera l'admiration des walkyries allemandes et Hongroises du Sud pour le dressage militaire, que l'humanité n'échappera pas au danger d'être volontiers traitée comme des animaux de trait.
Mais pour dire encore mon avis - vu que, pour une fois, on veut entendre mon avis et pas seulement ma parole -, si la parole de la brave Rosa Luxemburg n'avait pas été avérée par les plus petits faits et si aucun animal de Dieu ne vivait plus dans les vertes prairies mais s'ils étaient déjà tous au service d'un quelconque marchand, sa parole aurait quand même été plus vraie devant Dieu que celle d'une propriétaire foncière qui vante le peu d'exigence de l'animal pour se nourrir et ne déplore que son allure lente ; et l'humanité qui considère l'animal comme un frère chéri a plus de valeur que la bestialité qui se moque de ce dernier drôle et plaisante avec l'idée qu'un buffle n'est pas « particulièrement étonné » de devoir tirer une charrette à Breslau et de recevoir des coups donnés avec le manche d'un fouet. C'est là le genre d'esprit répugnant qui fait dire à ces messieurs de la Création et à leur dames, « depuis leur prime jeunesse », qu'il ne se passe rien dans l'animal, aussi dépourvu de sensations que son propriétaire, pour la simple raison qu'il n'a pas été doté de la même portion de morgue et n'est pas non plus capable d'exprimer ses souffrance dans le charabia dont ce dernier dispose. Mais parce qu'un animal a l'avantage, par rapport à cette sorte d'individus, de ne pas « être toujours perméable aux seuls motifs de la raison », il apparaît à ces derniers que le manche du fouet est « indispensable de temps à autre ». En vérité, ils ne l'utilisent que sous l'impulsion d'une rage sourde, éprouvée envers un incertain destin qui semble le lui réserver d'une façon ou d'une autre ! En plus, ils claquent les enfants, dont ils mesurent la force à leur propre force ou les font martyriser par des candidats sexuellement disposés à la théologie pour la seule raison qu'ils ont quelque chose à craindre de la vie ou du Ciel. Ces enfants ont pourtant l'avantage de pouvoir dissiper la honte d'être nés de tels parents en décidant de devenir meilleurs qu'eux, à moins qu'ils se mettent à leur tour à se venger sur leurs propres enfants. Mais les animaux, qui ne deviennent les esclaves de l'homme que sous l'effet de la violence ou de la ruse, n'ont d'autre sort que de se laisser déshonorer avant d'être bouffés. L’homme insulte l'animal en insultant son semblable avec un nom d'animal, et pour lui la créature elle-même n'est d'ailleurs qu'une insulte. Il ne s'étonne plus de rien, sans permettre la pareille à l'animal qui n'a pas désappris l'étonnement. L’animal a le droit d'être tout aussi peu étonné que l'homme de la honte que ce dernier lui fait subir ; et de la même façon qu'un buffle ne doit pas s'étonner de la vie à Breslau, un propriétaire foncier ne s'étonne pas lorsqu'un être humain périt de mort violente. Car même si le monde tombe en ruines pour leur profit et leur ordre, ils trouvent que tout est en ordre.
Que veut la brave Rosa Luxemburg ? Bien sûr, elle qui ne possédait aucun domaine si ce n'est celui de son cœur, qui considérait qu'un buffle était comme un frère, aurait bien aimé, si cela lui avait été possible, prêcher la révolution aux buffles, fonder pour eux une république des buffles, si possible avec de beaux chants d'oiseaux et de mélodieux appels de bergers, même si l'on peut se demander si les buffles auraient « accordé une importance particulière à ce dernier point », vu qu'ils préfèrent bien entendu qu'on accorde d'abord de l'importance à leur existence. Malheureusement, la chose lui aurait été totalement impossible vu que, sur terre, il y a beaucoup plus de mufles que de buffles ! Le fait qu'elle aurait bien aimé essayer prouve seulement qu'elle faisait partie de ces nombreuses femmes hystériques qui aiment bien se mêler de tout et sèment partout la zizanie. Mon avis, c'est que, dans les milieux des grandes propriétaires terriennes, cette image clinique se découpe souvent si nettement sur fond d'activités domestiques et agricoles que l'on serait tenté de croire que ce sont elles les révolutionnaires-nées. Mais en y regardant de plus près, on s'apercevrait bien vite que ce ne sont que des oies stupides. Ce qui nous ferait retomber dans la morgue criminelle de la race humaine, qui a une prédilection pour faire endosser tous ses défauts et ses méchancetés par un monde animal qui ne peut s'en défendre, alors que jamais par exemple un boeuf vivant à Innsbruck ou une oie ayant grandi dans un grand domaine du sud de la Hongrie n'a eu l'idée de traiter l'autre d'« habitant d'Innsbruck » ou de « grande propriétaire hongroise ». Et même s'ils s'enhardissaient à juger des choses de l'esprit, jamais ils ne les aborderaient par le biais du « bon style » et jamais ils n'auraient la mansuétude de reconnaître une qualité qui leur fait défaut de façon aussi criante. Ils auraient - même s'ils ne sont pas toujours « perméables » aux seuls motifs de la raison - trop de tact pour envoyer une lettre aussi mal écrite et trop de honte à l'écrire. Il n'existe aucune oie ayant une si mauvaise plume qu'elle en serait capable ! N'est-ce pas aussi votre avis ? Elle est intelligente, bonne par nature, et si elle accepte d'être mangée par sa propriétaire, elle ne supporte pas d'être comparée à elle. L’avantage, en revanche, que cette créature a sur la première, c'est que, lorsque les choses deviennent sérieuses et que ça pourrait chauffer, elle sait juger par le catéchisme du Ciel, ayant en plus la bonté d'exhorter l'autre à ne pas « toujours supposer le pire et seulement plaindre par principe les gens ( et les animaux ), sans connaître les circonstances extérieures ; cela peut faire plus de mal que de bien ». Du mal surtout pour les propriétaire prédestinés de personnes ( et d'animaux ) dont le droit discrétionnaire correspond à un dogme divin que seul des émeutiers et des éléments étrangers veulent attaquer, comme ce fameux Jésus par exemple, mais qui reste valable, vu que le désir de biens terrestre est, Dieu soit loué, plus ancien que le commandement chrétien et qu'il lui survivra. Voilà mon avis !

KARL KRAUS

mardi 24 avril 2007

Extrait de : « Les derniers jours de l’humanité » de Karl Kraus ( 1919 )

Il est difficile de choisir un extrait dans une œuvre si dense et si vaste ( près de 800 pages ).
Contexte de l’extrait : pas loin de la fin de la guerre en 1918.

Scène 21

Ministère de la Guerre.


UN CAPITAINE ( lisant un texte ) : Secret militaire ! - Eu égard au million ou presque de prisonniers de guerre russes qui au cours des mois à venir quitteront la monarchie austro-hongroise pour regagner leur pays, les sentiments avec lesquels ces prisonniers se rappelleront le temps passé dans notre patrie sont d’une importance capitale. Une action déclenchée par nos soins au moment opportun semble donc hautement souhaitable afin d'atténuer leurs impressions et expériences malheureuses en captivité et de raviver et d'affermir celles qui furent agréables et réjouissantes. Les Russes qui regagnent leur pays ne se souviendront pas de nous avec une morne indifférence ou même une hostilité haineuse mais se feront sciemment et par conviction les messagers de la civilisation austro-hongroise dans leur propre patrie. Les moyens d'obtenir un effet aussi favorable se trouvent dans la mise en oeuvre d'une propagande politique, sociale et économique généreuse, adaptée à l'âme russe et portée par des intentions sincères. L’intention est que, peu avant l'expulsion -
LE SECRAITAIRE: Comment ?
LE CAPITAINE : - l'expulsion des prisonniers de guerre russes, l'on éveille par le biais de conférences de propagande sur les questions politiques, sociales et économiques un esprit favorable à l’Autriche parmi les prisonniers de guerre russes. En plus de toutes les conséquences importantes par exemple pour notre économie, un tel infléchissement de l'âme russe peut entraîner un important recul de la propagande mensongère que nos ennemis déversent sur le monde entier. Afin d'obtenir un effet durable sur les prisonniers russes, la propagande auprès des prisonniers russes ne se limitera naturellement pas à la tenue de conférences. Au contraire, il sera nécessaire, jusqu'à l'évacuation définitive, d'agir favorablement sur les prisonniers russes par d'autres moyens, comme il se doit, à tous point de vue. - Allez à la ligne.
En considérant les faits, il est évident que si une telle propagande était menée exclusivement par les organes de l'administration militaire elle perdrait indubitablement beaucoup de sa valeur première - eh oui, c'est vrai après tout - et il semble avantageux dans la perspective de l'objectif que pour cette mission il soit fait appel, comme il se doit, à des personnes compétentes et intéressées tant au plan idéologique que pratique, afin de la hisser à un niveau le plus éloigné possible des formes militaires. - Enfin bon, c'est un peu fort de café ! - Cette condition essentielle entraîne à son tour que, pour des raisons relevant de la discipline militaire, une telle propagande ne puisse être distillée que peu de temps avant le départ des prisonniers de guerre russes - évidemment ! - avec l'espoir que ceux-ci retourneront dans leur patrie avec les impressions fraîches et immédiates reçues par ce biais. - A la ligne. Politiquement : Avec une conviction jaillie de la plus profonde sincérité, c'est en Autriche-Hongrie justement que l'on peut sans arrière-pensée donner aux Russes rentrant au pays l'assurance que notre patrie n'a nullement voulu la guerre, et ardemment souhaité la paix - c'est pas mal qu'il souligne ça, on est des enfants de choeur, nous autres, de toute façon -
LE SECRÉTAIRE : Comment ? On est -
LE CAPITAINE : Non, ça vous ne l'écrivez pas ! - donc souhaité la paix, que l'on regrette expressément, franchement les rigueurs incontestablement liées au sort des prisonniers en captivité et que tous les torts subis - allons, allons ! - par les prisonniers ne sont nullement le fait de ressentiment, mépris, ou pire, de haine à l'égard du peuple russe, mais proviennent uniquement des difficultés accumulées en raison de la durée prolongée du conflit. -À la ligne ! Socialement : Sans effleurer ne serait-ce que d'un mot la situation sociale actuelle en Russie, on peut expliquer efficacement aux russes qui retournent chez eux les avantages et les spécificités de nos structures sociales. Il faut attirer en particulier l'attention sur l'accroissement continu du bien-être et du progrès dans ce type d'organisation sociale, et sur le profit qu'en retirent la communauté aussi bien que l'individu. - Eh oui, c'est vrai après tout - À la ligne. Nous en arrivons maintenant au coeur du problème. Économiquement : Dans la mesure où les faits prouvent que l'on ne surmontera les grandes difficultés nées partout de la durée prolongée de l'état de guerre et de troubles que grâce au déploiement maximal de toutes les forces de travail disponibles et grâce à la mise en route parallèle, rapide et généreuse, dépassant les frontières des États, de l'échange des biens, les Russes rentrant au pays finiront par comprendre tout à fait la nécessité absolue de nouer rapidement et sans réserve des relations commerciales avec la Monarchie. Ce sera facile, dans cette perspective, de démontrer aux gens de manière convaincante que le paysan qui dissimule ses réserves, les soustrayant ainsi au marché libre, se nuit à lui-même, dans la mesure où, ce faisant, justement, il n'entre pas - ou alors très tardivement - en possession des articles de consommation courante qu'il convoite. Car justement, notre population, chargée de la fabrication de ces denrées, n'est pas à même, en vison d'une nourriture insuffisante, de développer les énergies économiques maximales nécessaires en temps de paix, avec une bonne alimentation, à une large exportation. - Bon, ils finiront quand même par le comprendre, ça ! -À la ligne.
En ce qui concerne les zones agricoles, en particulier les prisonniers de guerre des communes rurales, une propagande n’est pas forcément nécessaire, à moins de suggérer aux prisonniers de guerre russes vivant à la campagne que les conditions d'alimentation des populations citadines laissent beaucoup à désirer et qu'un secours sous forme d'importation venue de l'extérieur serait plus qu'urgent. - Ils finiront par le piger, ça. - À la ligne.
Il en va tout autrement des prisonniers de guerre russes dans les usines, sur les chantiers de toute sorte et dans l'administration. En l'occurrence, il serait très utile que les employeurs prennent en charge le devoir patriotique d'alléger, comme il se doit, leurs derniers jours de travail chez nous. - À la ligne !
Tous les directeurs militaires des entreprises soumises à la loi sur l’effort de guerre et des exploitations minières militaires et tous commandants sont par conséquent tenus de visiter, voire d'inspecter immédiatement tous les endroits où sont employés des prisonniers de guerre russes et d'agir de façon semblable sur les prisonniers de guerre, comme cela a été exigé d'ores et déjà des commandants des camps (sous rubrique du décret ministériel n° 14169/18). -À la ligne.
Le commandant du camp visitera les différentes unités d‘habitation et établira des contacts personnels avec les prisonniers russes. ( D'une voix chaleureuse. ) Tantôt il les interrogera sur leur santé, tantôt sur leurs parents, sur leur alimentation, le courrier, l'habillement. En cas de plaintes, il devra se prêter à une enquête sur place, dans les moindres détails, en public, devant tous les prisonniers de guerre. Il devra les convaincre qu'il ne recule devant aucun effort pour découvrir la vérité et ainsi faire régner la justice. Il se servira des plaintes au sujet de l'alimentation et de l'habillement pour prouver aux Russes que ce n‘est pas notre faute mais celle de nos ennemis à l'ouest et qui donnerions avec joie davantage tout spécialement aux prisonniers russes si nous disposions de plus. À présent les Russes, eux, ne sont plus nos ennemis. ( Encore plus chaleureux )
D'ailleurs nous ne les avons jamais considérés comme ennemis, ainsi que le prouvent les nombreuses guerres antérieur qui virent Russes et austro-hongrois se battre vaillamment côte à côte. Le commandant du camp se rendra de temps à autre aux cuisines quand la viande ou les poissons sont sur le point d’être distribués. Il en prendra un, deux ou quatre à l'instant ou -
LE SECRÉTAIRE : Comment?
LE CAPITAINE : - à l'instant où avec leur gamelle ils vont du lieu de distribution à leur couche. ( Avec zèle. ) Poser la gamelle, apporter la balance, peser la viande ou le poisson. Plus il y a de public, mieux c'est. Ensuite, le livre de comptes, combien de viande a été achetée au total ce jour-là ? Retrancher 25% pour les os, 20 % pour la cuisson, diviser le reste par le nombre de portions et ( menaçant ) s'il manque ne serait-ce que 10 grammes sur une portion - eh bien, sur deux cents portions, par exemple, deux kilos de viande ou de poissons auront été volés. (Sévèrement.) Qui a fait ça ? Commission d'alimentation, cuisiniers, chargés d'inspection, au rapport ! Procès sévère devant l'ensemble des prisonniers de guerre de l'unité d'habitation. Conséquence : mise à pied des cuisiniers, de la commission d'alimentation et de tous les employés à la cuisine si le coupable n'est pas trouvé. À la trappe - euh, à la ligne !
Si le commandant du camp trouve chez les Russes du tabac, des cigarettes, du pain acheté à l'extérieur, du saucisson, et cetera, il les interroge sur le prix que tel ou tel prisonnier de guerre a dû payer. Bientôt on découvrira que parmi les prisonniers de guerre il y a de nombreux trafiquants. Ces adeptes du marché noir ne sont pas toujours des juifs. Ils ont des contacts à l'extérieur du camp auprès desquels ils se fournissent au moment opportun pour revendre les articles achetés à leurs camarades, les prisonniers de guerre, trois ou quatre fois plus cher. Si le commandant du camp réussit à attraper un tel trafiquant - ( Rageur. ) à poil, fouille corporelle et fouille de la valise. Bien souvent, il trouvera sur lui 500 couronnes, voire plus. Confisquer et répartir entre les autres prisonniers de guerre toute somme excédant celles dont il peut justifier l'origine. -À la ligne !
Dans les circonstances actuelles, les prisonniers de guerre russes écouteront le commandant du camp pendant des heures s'il est capable de leur donner des informations sur les échanges. Ce sera quand, notre tour, combien de temps encore ? S'il est en mesure de leur prouver par a plus b que ce n'est pas notre faute si les échanges traînent autant, les prisonniers de guerre reprendront goût au travail - sauf qu'il ne devra pas dénigrer la Russie. Ce serait une faute grossière. - À la ligne !
( Avec sensiblerie. ) Les coeurs russes s'ouvriront grand, de plus en plus grand, lorsque le colonel lui-même leur dira de temps à autre les dernières nouvelles de Russie qu'il vient de glaner dans le Morgenblatt. ( Prenant la pose. ) Avec droiture et obéissance, ils l'accueilleront d'un salut, aucun manquement à la discipline n'est à craindre quand il leur parle. Partout, et ici à plus forte raison, il devra donner l'exemple et saluer lui aussi avec toute la droiture que lui permettent son âge et ses infirmités.
( Il fait le salut militaire. ) Une visite du commandant du camp à l'hôpital du camp -
UN ASPIRANT ( entrant ) : Mon capitaine, avec votre permission, le colonel demande le rapport sur les prisonniers de guerre russes.
LE CAPITAINE : Le décret sur la propagande ? Je m'y consacre, justement.
L'ASPIRANT : Pas sur la propagande, sur les morts de faim
E CAPITAINE : Les morts de faim ? Où est-ce qu'ils sont encore morts de faim ? On l'a ici, ce dossier ?
L'ASPIRANT : Il s'agit du cas de ce Russe qui dormait sur une couche avec deux autres et qui est mort de faim. Il était déjà en état de décomposition quand l'inspecteur est entré dans la pièce, et les deux autres étaient si faibles qu'ils n'ont pas pu se lever ni appeler.
LE CAPITAINE : Minute - dis au colonel que je vais de suite examiner les arrivages, mais pour l'instant je m'occupe de la propagande, tu sais, pour atténuer les impressions malheureuses des prisonniers de guerre et qu'on puisse de nouveau nouer des relations commerciales et qu'ensuite ils nous envoient des vivres, les Russes, une fois qu'ils sont rentrés chez eux, et cetera.
( Changement. )


Scène 22


Gouvernement provincial à Brno.

LE GOUVERNEUR : J'ai une idée ! (À son secrétaire.) parmi les enseignements les plus importants que nous pouvons, que nous devons tirer de cette guerre mondiale meurtrière et des sacrifices qu'elle exige de la part de la population toute entière, le moindre n'est certainement pas l'importance de l’éducation dans l'esprit patriotique qu'il faut transmettre à notre jeunesse dès l’école, de la connaissance et de l'amour de la patrie, dans ses limites les plus étroites et les plus larges, qu'il faut lui inculquer, et de tous ces germes qu'il faut planter dans l'âme enfantine et dont naîtront ces magnifiques qualités viriles qui rendront le jeune homme apte à satisfaire en tant que patriote enflammé, animé par l'amour et par le sens du devoir et de la fidélité envers la maison impériale et la patrie, et à accomplir avec conscience et dévouement ses devoirs de citoyen, et à sacrifier même, le cas échéant, sa vie et sa santé pour ces idéaux.
En Autriche, hélas, peu de préparatifs ont été menés dans ce sens, et il me semble qu'il serait du devoir de toute personnalité de l'Empire de rattraper ce retard et de se préoccuper du développement futur des sentiments patriotiques et dynastiques de la génération à venir, sentiments qui, Dieu soit loué, sont partout présents en germe.
Une petite revue mensuelle rédigée dans un style populaire et adaptée à l'esprit de notre jeunesse scolarisée, intitulée Mladé Rakousko, sera diffusée dans nos écoles primaires et secondaires ainsi que dans nos écoles professionnelles, et je considère comme un devoir sacré de tous nos compagnons d'esprit et de condition , comme une noble tâche de nos grands propriétaires terriens, de soutenir la diffusion de ce mensuel dans les écoles relevant de sa zone d'influence économique en souscrivant un abonnement à un certain nombre d'exemplaires pour ces écoles afin de rendre possible la distribution gratuite de ce mensuel aux élèves démunis : on peut en attendre à juste titre non seulement un effet sur les élèves eux-mêmes, mais aussi une influence sur les membres plus âgés des familles.
L'abonnement annuel à cette revue s'élève à 2,40 couronnes et peut être souscrit à Brno, au 18, place de l'Empereur-François-Joseph.
Puisse cet appel -

( changement.)

Scène 23


Dans une école primaire.
Quelques bancs sont vides. Les enfants encore en vie sous-alimentés. Tous ont des vêtements en papier.

L'INSTITUTEUR ZEHETBAUER : - - Prenez garde aux rumeurs en circulation et combattez-les comme il se doit. Le projet machiavélique des ennemis est de semer le trouble dans vos rangs, mais ils n'y parviendront pas. Fermez votre oreille à leurs allégations comme quoi nous ne pourrions pas tenir bon jusqu'à l'heureux dénouement et comme quoi régnerait chez nous la famine. Qui en est responsable, sinon les ennemis ? Et à présent ils développent même une activité d'empoisonnement de puits, car - ( Un garçon lève le doigt. ) Que veux-tu, Gasselseder ?
GASSELSEDER: S'il vous plaît, monsieur, alors on n'a le droit de rien boire ?
L'INSTITUTEUR : Assis, tu es un sot, je n'ai pas parlé au sens figuré mais au sens propre ! L'ennemi, incapable de nous vaincre sur le champ de bataille, a l'intention de saper nos forces à l'arrière. Ainsi donc, méfiez-vous des rumeurs. Contribuez de la manière la plus énergique à leur répression. Elles font partie de l'arsenal de nos ennemis -
( Un garçon lève le doigt. ) Que veux-tu, Anderle ?
ANDERLE : S'il vous plaît, monsieur, nos ennemis aussi ils ont un arsenal ?
L'INSTITUTEUR : Bien sûr qu'ils en ont un, seulement il ne contient que des rumeurs, et ils ne reculent devant aucun moyen pour miner l'édifice de la Monarchie, voire même desserrer les liens d'amour et de vénération qui nous attachent à la maison impériale. Kotzlik, tu déranges le cours, répète ce que je viens de dire.
KOTZLIK : Les ennemis - les ennemis, ils ont - miné l’arsenal - et - nous ne reculons devant aucun lien - qui nous attache à rien -

L'INSTITUTEUR : Mauvais sujet ! Tu resteras ici après la classe et recopieras dix fois la phrase que je te dicterai. Assis, bon à rien ! Et vous autres, soyez fermes. Prenez exemple en cela sur le Soldat de bois. Tant que l'aigle impérial des Habsbourg, symbole défiant les temps, évoluera au-dessus de nos têtes, il restera dressé, comme bâti pour l'éternité. Allez vous en convaincre vous-mêmes, allez sur place et n'hésitez pas à y planter un clou, dans la mesure où il y a encore de la place pour un clou, avec la permission de messieurs vos parents ou tuteurs. En vous y rendant fermez votre oreille aux langues sournoises car elles osent même prétendre que les jours du Soldat de bois sont comptés et qu'à sa place se trouvera bientôt un marchand de saucisses. Dieu soit loué, nous n'en sommes pas encore là et nous supportons volontiers les privations que la patrie nous impose tant que la victoire n'est pas définitivement acquise mais fluctue d'un camp à l'autre. Et pourtant ! Si nous - ( Un garçon lève le doigt. ) Que veux-tu, Zitterer ?
ZITTERER : S'il vous plaît monsieur, la paix !
L’INSTITUTEUR : Assis, mauvais sujet ! Toi, tu finiras la corde au cou quand tu entreras dans la vie, je te le prédis. Assis, bon à rien ! Tu n'as pas honte ? Et qu'est-ce qui se passe, là, au troisième rang ? Merores, mais tu bavardes !
MERORES : Papa a dit qu'il ne comprend pas cet enthousiasme pour la paix, lui, il n'est pas pressé, au contraire, je crois que ça l'embêterait plutôt, il a gagné pas mal de sous, et s'il va y avoir la paix, ça sera fini tout ça.

L'INSTITUTEUR : Merores, c'est bien que ton père tienne bon si vaillamment et qu'il donne l'exemple, mais tu parles sans qu'on t'interroge et c'est là un signe que grâce aux menaces de l’ennemi la discipline s'est d'ores et déjà fortement relâchée. Je n’irai pas jusqu'à supposer que vous êtes à la solde de la propagande ennemie qui a ses antennes partout, mais je dois vous dire : alors que la décision finale est à portée de notre main, pareil comportement me paraît hautement suspect. Je ne peux que le marteler encore et encore : restez ferme quoi qu'il arrive ! Que se produirait-il si même vous deviez vaciller ? Les ennemis envahiraient le pays et alors malheur à vous, malheur à vos soeurs et à vos promises, malheur à messieurs vos parents ou tuteurs ! ( Un garçon lève le doigt. ) Que veux-tu, Sukfüll ?
SUKFÜLL : S'il vous plaît, monsieur, les étrangers ! Mon père, il a dit qu'il ne veut plus tenir bon, il n'y tient plus, il serait grand temps que les étrangers arrivent !
LA CLASSE : Oui, cultivons le tourisme !
L'INSTITUTEUR : Mais non ! Ce n'était pas dans ce sens là ! Le tourisme est une tendre petite plante qui exige tous nos soins. Est-ce que vous auriez la nostalgie des macaronis ?

LA CLASSE : Oui ! On voudrait avoir quelque chose à manger !
L'INSTITUTEUR : Bah ! Vous êtes de mauvais sujets ! Quelle honte ! Que doit penser de vous feu notre vénéré monarque dont le portrait jadis vous contemplait de là-haut ? Jamais il n'aurait pu s'imaginer qu'il en résulterait une telle dépravation lorsqu'il se vit contraint d'entreprendre cette guerre défensive délibérément suscitée, et de tirer l'épée contre des forces supérieures en nombre. Gare à vous si l'ennemi envahit le pays ! Il descendrait dans les hôtels de luxe, ça ne serait pas drôle pour vous, et nos épouses, les gardiennes du foyer familial en seraient pour leurs frais. Avez-vous oublié tout ce que je vous ai dit ? J'espère bien que non !
LA CLASSE : Alors que la rude tempête guerrière balaye nos contrées, que notre illustre monarque a appelé aux armes des milliers et des milliers de nos fils et de nos frères, se font jour les premiers signes d'un accroissement du tourisme. Ainsi donc ne perdons jamais de vue cet idéal. Entonnons plutôt cette vieille chanson que vous nous avez apprise jadis en temps de paix, Cultivons le tourisme ! ( Ils chantent. )
A, a, a, les touristes les voilà.
Les temps moroses sont révolus,
Les étrangers enfin affluent.
A, a, a, les touristes les voilà.

(Changement.)

Scène 24

A la fédération du Tourisme.

LE REDACTEUR : - - de vous demander quelques déclarations sur l'organisation du tourisme après la guerre : savoir si des mesures ont déjà été envisagées dans ce domaine.
LE RESPONSABLE : Bien évidemment. Comme vous le savez, les jours-ci, suite au congrès de la section médicale des corporations estudiantines, a eu lieu un échange entre représentants des groupes spécialisés dans le tourisme des corporations estudiantines d'Allemagne, de Hongrie et d'Autriche.

LE REDACTEUR : Il faut sans doute s'attendre à ce que le problème du tourisme après la guerre soit examiné sous des angles totalement nouveaux.
LE RESPONSABLE : Indubitablement.
LE REDACTEUR : Auriez-vous l'amabilité de me donner d'abord un indice sur la direction que prendra après la guerre la situation de nos frères d'armes en regard du tourisme ? Il n'est pas question sans doute que l'ennemi ne subisse pas de pertes aussi dans ce domaine ?

LE RESPONSABLE : Selon toute probabilité, les Allemands ne se rendront évidemment pas sur les lieux de tourisme belges et français.
LE REDACTEUR : Vous voulez dire que les Allemands ne pourraient pas ou ne voudront pas se rendre sur ces lieux ?
LE RESPONSABLE : Je veux dire que les Allemands ne pourront pas vouloir se rendre sur ces lieux.
LE REDACTEUR : Alors les Allemands chercheront sans doute des remplacements ? Je veux dire, des lieux de remplacement dans leur propre pays ?
LE RESPONSABLE : La côte allemande offre suffisamment de lieux pour remplacer les plages de la mer du Nord.

LE REDACTEUR : Mais où les Allemands chercheront-ils des lieux pour remplacer la Côte d'Azur ? Selon toute évidence, chez nous ?
LE RESPONSABLE : La côte autrichienne de l'Adriatique est sans doute parfaitement apte à remplacer la Côte d'Azur avec ses avantages climatiques comme lieu de villégiature au printemps et en été ; elle devra donc s'attendre à un gros afflux de touristes.
LE RÉDACTEUR : En mentionnant la côte autrichienne de l'Adriatique en opposition sans doute à la côte italienne, vous voulez en tout cas affirmer que l'Adriatique sera toujours -

LE RESPONSABLE : - nôtre. Certes, sinon les Allemands seraient contraints de chercher un remplacement pour l’Adriatique aussi.
LE RÉDACTEUR : Si je vous ai bien compris, vous êtes donc d'avis que c'est principalement le public allemand que notre tourisme devra prendre en compte ?
LE RESPONSABLE : En effet.
LE RÉDACTEUR : Venons-en à l'essentiel. Quelles serons les attractions que nous pourrons offrir après guerre aux étrangers, ou plutôt que pourrons-nous leur offrir en remplacement des monuments éventuellement détruits par la guerre ? Pour l'Adriatique vous avez très justement établi un pronostic favorable. Mais qu'avons-nous à offrir en plus ?

LE RESPONSABLE : En plus, les pays alpins, avec leurs superbes souvenirs de guerre, constitueront un pôle d'attraction pour le public touristique des empires centraux.
LE RÉDACTEUR : Quel genre de souvenirs de guerre seraient envisagés dans ce domaine ?
LE RESPONSABLE : Nous caressons l'espoir que le recueillement sur les tombes de nos héros et dans les cimetières militaires entraînera la venue de nombreux voyageurs. Il s'agit de mettre de nouveau en valeur notre maison. Et sur ce point justement nous en appelons à la collaboration de la presse puisqu'il nous incombe de mettre à profit les attractions que recèle chaque époque, et que les tombes de ceux qui sont morts au champ d'honneur semblent faites tout exprès pour autoriser l’espoir d'une reprise du tourisme.

(Changement.)





jeudi 12 avril 2007

Gerald Stieg in "Les guerres de Karl Kraus" ( AgonE )

KARL KRAUS LA CONSTRUCTION
DE LA REALITE VIRTUELLE
"Les principales étapes
d'une critique paradigmatique"

Kraus se lança dans la critique de la presse dès la création de la Fackel en avril 1899. Un certain nombre d'ouvrages, parmi lesquels le livre de Jacques Bouveresse, se sont particulièrement intéressés à la première période de cette campagne. Paru en septembre 2005, mon propre livre se penche sur la seconde moitié de la carrière de Kraus et souligne le caractère toujours pertinent à notre époque de sa critique du militarisme et des médias. Je voudrais montrer ici comment il a introduit un concept fondamentalement nouveau dans le débat sur les médias, celui de « réalité simulée » ou ( comme on dirait aujourd'hui ) de « réalité virtuelle ».

1 . MENSONGES, RUMEURS & MYTHES
« Le bombardement de Nuremberg » - « L'or français »
L'Allemagne « coupable de la guerre »

À l'automne 1914, devant les abus de la propagande patriotique, Kraus expliqua sa position dans une célèbre proclamation intitulée « In diesergrossen Zeit [ Dans cette grande époque ] ». Sa critique portait sur tout l'appareil de propagande et il y affirmait que « le télégramme est une arme de guerre au même titre que la grenade ». Cette référence aux télégrammes peut être rapportée à l'opération menée en août 1914 par la marine britannique, qui coupa les câbles télégraphiques sous-marins reliant l'Allemagne à l'Amérique. Berlin perdit rapidement l'initiative dans ce que l'on appelait alors « la guerre du câble », cependant que l'agence de presse Reuters était considérée comme « l'arme la plus redoutable du gouvernement britannique ».
La machine de propagande battait alors son plein dans tous les pays belligérants et Kraus était, à juste titre, fort sceptique face la propagande anti-allemande, et surtout face aux récits sur les « atrocités allemandes ». À ses yeux, la presse était une « honte internationale ». Mais son principal souci fut de révéler les mensonges qui émanaient des services allemands et autrichiens. Le plus important d'entre eux, dénoncé par Kraus comme « le mensonge primordial », fut l'information selon laquelle des avions français auraient bombardé une ligne de chemin de fer aux environs de Nuremberg, le 3 août 1914. Cette information fut reprise au Reichstag le lendemain par le chancelier Theobald von BethmannHollweg pour justifier la déclaration de guerre à la France. Il s'agissait de prouver que l'Allemagne menait une « guerre défensive » et d'offrir un fondement à la vaste campagne de propagande destinée à faire passer l'agression militaire allemande pour un acte d'autodéfense.
Dans le même temps, des rumeurs tout aussi mensongères se propagèrent au sujet de « l'or français ». Le 3 août, le gouvernement allemand affirma que vingt-cinq automobiles transportant quatre-vingts millions de francs-or avaient pénétré sur le territoire allemand à partir des PaysBas en direction de la Russie. Cette annonce entraîna une réaction de panique dans toute l'Allemagne et provoqua une immobilisation quasi complète de la circulation automobile. Le gouvernement lui-même semble avoir cru bon nombre de ces rumeurs et, le 9 août 1914, son organe de presse officiel, le Norddeutsche Allgemeine Zeitung, fit sa une sur la capture de trois véhicules chargés d'or. Les informations de ce genre furent immédiatement reprises par le reste de la presse allemande, c'est-à-dire par les quelque 3600 journaux de ce pays, le plus cultivé du monde. Ces rumeurs, fabriquées de toutes pièces par les autorités et nourries par les médias, étaient si convaincantes que vingt-huit personnes furent tuées en Allemagne durant cette panique de « l'or français » à cause de l'excès de zèle de gardes-frontières qui tentaient d'intercepter les véhicules. La parfaite absurdité de cet épisode inspira à Kraus deux scènes du premier acte des Derniers jours de l'humanité.
« Le bombardement de Nuremberg » et « l'or français » sont ainsi deux informations qui circulèrent en août et septembre 1914 et qui se révélèrent absolument fausses. Elles étaient pourtant si plausibles et la population si crédule que presque tout le monde y crut. Voilà l'origine de ce que Kraus allait baptiser la « réalité simulée ». Mais comment peut-on expliquer l'invention de cette fausse réalité ? Pour Kraus, les coupables étaient les journaux, de mèche avec les politiciens et les militaires. Dans un premier temps, il blâma seulement l'irresponsabilité des journalistes, affirmant que c'étaient eux qui exploitaient les diplomates. Mais, à l'automne 1915, il publia une série d'aphorismes plus élaborés sur les liens existants entre la politique, le journalisme et la guerre. Il parvint alors à un jugement plus équilibré, qu'il présenta sous forme de question-réponse : « Comment le monde est-il gouverné et conduit à la guerre ? - Les diplomates disent des mensonges aux journalistes, puis ils les croient quand ils les voient imprimés. »
Le mot « Luge » - falsification ou mensonge - apparaît des centaines de fois dans la Fackel, tout entière construite à partir de l'analyse krausienne d'un système de mensonges qui s'engendrent eux-mêmes. Les mensonges publiés dans la presse sur les prétendues atrocités commises de tout côté incitent les gens à se venger en commettant des atrocités véritables. Ce processus va encore se poursuivre tout au long de quatre années de guerre, durant lesquelles la Fackel accumulera des dizaines d'exemples supplémentaires.
Bien entendu, une fausse réalité du même type est créée au même moment en France et en Grande-Bretagne, au travers notamment de comptes rendus outranciers sur les « atrocités allemandes ». Parmi ces mythes, le plus désastreux fut celui de la prétendue « culpabilité de guerre allemande ». L’affirmation que l'Allemagne avait été l'unique responsable du déclenchement de la guerre eut des conséquences dévastatrices, comme le démontra l'homme politique libéral britannique Arthur Ponsoby dans son livre Falsehood in Wartime ( Le Mensonge en temps de guerre ). Les dirigeants britannique et français, Lloyd George et Poincaré, savaient pertinemment qu'imputer à l'Allemagne la responsabilité exclusive de la guerre était une contre-vérité. Mais l'atmosphère anti-allemande engendrée par leur propre propagande les contraignit à faire inscrire la fameuse clause sur la « culpabilité de guerre » dans le traité de Versailles. Comme Kraus le vit dès 1919, ce traité eut pour résultat de rendre une seconde guerre mondiale à peu près inévitable.

2. LA MENTALITÉ ALLEMANDE D'APRÈS GUERRE
« Le coup de poignard dans le dos » - « L'innocence persécutrice »
« La croix gammée se dresse »

Kraus a emprunté le terme de « mentalité » à la sociologie française moderne pour décrire le climat politique de l'Allemagne du début des années 1920. Pour définir cette mentalité, il reprend le concept familier de « victime innocente » et le renverse en « innocence persécutrice » - « verfolgende Unschuld ». Une parfaite illustration de ce concept est le fameux mythe du « coup de poignard dans le dos », qui permit aux militariste comme Hindenburg d'affirmer que l'armée allemande, restée « invaincue sur le champ de bataille », avait été trahie par les défaitistes - les socialistes, les pacifistes et les juifs. S'il est convaincu d'appartenir au camp des innocents, le criminel peut projeter son acte d'agression sur sa victime. Avec une telle mentalité, c'est la victime qui devient le véritable agresseur et, puisqu'elle est le véritable agresseur, on peut s'en prendre à elle en toute innocence.
Cette mentalité devint si répandue en Allemagne après l'effondrement de novembre 1918 que, lorsque des militants d'extrême droite agressaient et même tuaient un socialiste ou un Juif, ils avaient de bonnes chances d'être acquittés par les juges allemands patriotes. Les tribunaux ne remplissaient plus leur premier devoir : examiner les éléments de preuves pour établir la vérité. Ainsi les juges réactionnaires s'alliaient-ils aux journalistes irresponsables et aux politiciens revanchards. Cela éclaire le commentaire prophétique de Kraus dans la Fackel de janvier 1921: « En Allemagne, où la croix gammée s'élève au-dessus des ruines de l'embrasement du monde, le droit légitime s'annonce dans l'acquittement, qui fait chaud au coeur, des étudiants de toutes les facultés du meurtre.» La croix gammée fascinait Kraus : il la voyait comme une croix chrétienne que l'on aurait tordue pour lui donner des crochets et en faire une arme. Elle incarnait en ce sens l'idée d'« innocence persécutrice ». Le symbole de la souffrance chrétienne innocente devenait l'emblème de l'agression et du mal.

3. FALSIFICATION DE LA MÉMOIRE
"L'amnésie autrichienne et la forteresse de Przemysl"

La critique des mensonges entreprise par Kraus acquiert une force nouvelle de par son insertion dans le tableau de la mentalité d'après guerre. Mais son analyse se complexifie quand il se concentre sur un troisième élément de la création de la réalité virtuelle, « la falsification de la mémoire ». Dans Les Derniers jours de l'humanité, qui paraît sous forme de livre en 1922, la politique de la mémoire constitue un thème central. L’une des scènes les plus frappantes de ce texte montre que la falsification de la mémoire n'est pas seulement un phénomène psychologique ; elle est aussi politique, puisqu'elle est continuellement reconstruite par l'appareil de propagande - une reconstruction si plausible que nous sommes tentés de nous en rendre complices. Dans la scène 16 de l'acte II, un général d'état-major dicte une dépêche de presse sur la forteresse autrichienne de Przemysl qui vient d’etre prise par les Russes ; alors que celle-ci était jusqu'alors considérée comme la fierté de l'armée austro-hongroise, le général minimise sa perte et la traite comme insignifiante. Au journaliste qui, à l'autre bout du fil, s'interroge sur cette présentation, le général répond « On peut tout faire oublier mon ami ! » À l'acte suivant, une scène parallèle (scène 22) se situe après la reprise de Przemysl. Cette fois, la dépêche de presse retourne l'argument et réaffirme l'importance stratégique de la forteresse : « L’artillerie la plus moderne - Comment ? On ne peut pas faire oublier ? Rien que de la quincaillerie ? Mais non, plus maintenant ! On peut tout faire oublier, mon cher ami ! » Cette scène ajoute encore à la complexité de l'analyse de Kraus en montrant que les journalistes ne travaillent pas à l'écart des institutions politiques. Kraus indique ainsi que les rédactions de la presse officielle, les porte-parole du gouvernement et les conseillers en communication ( les spin doctors ) constituent des éléments essentiels du réseau de désinformation.
« On peut tout faire oublier, mon cher ami ! » est l'un des leitmotive de la Fackel de l'entre deux-guerres. Il se menait en effet à cette époque une autre guerre - la fameuse « guerre de la mémoire » - sur la manière dont on devait se remémorer les événements des années 1914-1918. Kraus dénonçait régulièrement l'amnésie autrichienne. C'est le thème de son poème satirique de novembre 1918, « Mir san ja eh die reinen Lamperln [ Nous sommes innocents comme de doux agneaux ] ». En 1918 (et à nouveau en 1945), les Autrichiens prétendirent que la guerre était la faute des méchants Allemands. Mais, comme le fit remarquer Kraus, les Autrichiens ne pouvaient protester de leur innocence que s'ils se faisaient « une gloire de leur mémoire courte ». Tandis que les anciens combattants défilaient dans les rues « N'oublions jamais » devint le slogan de toutes les nations européennes après 1918. Mais tout dépendait des systèmes de valeurs respectifs - de la mentalité dominante. En Angleterre, par exemple, la mobilisation de la Légion britannique pour maintenir vivante la mémoire de « Nos glorieux disparus » fut contrebalancée par le développement certain d'un mouvement pacifiste. Mais en Autriche et en Allemagne, la commémoration de la guerre était orchestrée par des groupes paramilitaires comme la Heimwehr et le Stahlhelm. Le souvenir devint une activité politique ; mythes glorieux et récits désillusionnés se disputaient le contrôle de la conscience populaire. On mit sur pied un gigantesque appareil de monuments aux morts et de commémorations afin de nimber la mort pour la patrie d'une aura de dignité. La satire de Kraus visait à discréditer ce culte de l'héroïsme - une mémoire pervertie du passé dont il craignait qu'elle ne coûtât plus tard des millions de vies.

4. CLICHÉS & SLOGANS
« Se serrer les coudes » -L« Anschluss » - Le « Volk »

Si la propagande politique et le revanchisme militaire constituaient pour Kraus des cibles évidentes, celui-ci réservait sa satire la plus subtile à ces instruments de persuasion cachés que sont les « phrases [ Phrasen] » - c'est-à-dire les slogans et les clichés. Le mot « Phrasen » apparaît plusieurs milliers de fois dans la Fackel, et presque invariablement dans un contexte critique. Dans un texte de février 1929 où il revient sur la Première Guerre mondiale, Kraus rappelle que son idée essentielle a été d'identifier celle-ci à un « déchaînement de clichés préfabriqués ». Par ce lavage de cerveau, la presse est devenue une « organisation mortifère de l'irresponsabilité morale et intellectuelle, créant elle-même les événements ». C'est la corruption journalistique du langage, en particulier par l'usage des clichés, affirme-t-il, qui a causé les pires dégâts.
Les clichés sont-ils réellement si destructeurs ? On peut aborder cette question sous deux angles. Dans une perspective sociolinguistique, les clichés peuvent avoir une fonction constructrice. Ils produisent de la cohésion dans un univers instable. Dans les périodes de modernisation rapide, les clichés, nous rappelle-t-on, « prennent de l'importance en tant que repères d'orientation » : ce sont des « blocs réifiés d'expériences passées » qui aident à combler le « vide institutionnel ». Ils organisent l'expérience vécue en segments prédigérés, encourageant ainsi des modes de comportement conformistes et prévisibles. La société ne pourrait guère fonctionner sans un tel filet de sécurité linguistique, dont les mailles sont formées par des proverbes comme « Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain ». De telles expressions font appel à la sagesse pratique commune pour établir des liens entre sphère domestique et sphère publique - même les politiciens peuvent exiger un « bon coup de balai ».
Puisque Kraus considère le langage comme le creuset d'où jaillissent les idées, on aurait pu s'attendre à ce qu'il se montre moins hostile envers les expressions proverbiales. Mais il fait une distinction entre les créations verbales délicates et les platitudes destinées à séduire. Les guerres éclatent parce que des politiciens irresponsables « peuvent prétendre représenter la volonté d'une nation qu'ils ont préalablement intoxiquée avec des clichés ». Cela serait impossible s'il n'était pas dans la nature même des clichés de favoriser des modèles de pensée collective fort éloignés des réalités de l'action politique. L’exemple le plus convaincant que Kraus nous en donne est l'expression familière « Schulter an Schulter [ Se serrer les coudes ] ». Elle est citée plus d'une centaine de fois dans la Fackel. L'homme politique qui déclare que l'Autriche et l'Allemagne - ou, bien sûr, l'Angleterre et les États-Unis - devraient « se serrer les coudes » manque à peu près à tous ses devoirs. Il ne s'agit pas seulement d'un cliché ; c'est un slogan politique proféré sur le ton bravache des écoliers pour détourner l'attention des réalités de la guerre moderne.
Dans les premiers travaux de Kraus, sa critique des clichés concernait les questions esthétiques plus que la propagande politique. Mais pendant les années 1920, l'accent a changé : il ne s'agissait plus de critiquer seulement les clichés vides de sens mais aussi les slogans destinés à endormir les esprits. Les slogans de ce genre apparurent notamment pendant la campagne en faveur de l'Anschluss - le rattachement de l'Autriche à l'Allemagne. Kraus s'opposa à cette campagne, surtout quand l'Anschluss était revendiqué par des gens se prétendant socialistes mais qui étaient en réalité farouchement nationalistes. Le plus important de ces slogans, « le peuple allemand », fut celui qui allait finalement dominer tout le discours politique du national-socialisme. Le terme « Volk [ peuple ] », avec ses connotations populistes, nationalistes et racistes, montre comment un seul mot peut donner forme à une vision destructrice du monde. Dans les années 1920, c'était déjà un terme-clé dans le débat sur l'identité autrichienne et dans la campagne en faveur de l'Anschluss.
C'est dans ce contexte que Kraus écrivit un article prophétique dans la Fackel de mai 1926. Ce texte annonce le phénomène de la réalité virtuelle, c'est-à-dire d'images engendrées par les médias pour créer un monde d'illusions plausibles. En réponse aux gros titres de la presse sur l'éventualité de l'Anschluss, Kraus explique que le pouvoir hypnotique du journal a créé une « réalité simulée [vorgetauschte Wirklichkeit] ». En citant mutuellement leurs usages respectifs des concepts de « Volkstum », de « Das deutsche Volk » et de « das Volk Deutschosterreichs », les journaux de Berlin et de Vienne produisent un discours circulaire qui ne se fonde sur aucun événement politique ou diplomatique réel. Par exemple, le chancelier autrichien est en visite à Berlin, mais il n'a pas encore rencontré son homologue allemand, ni même publié un communiqué ; pour combler ce vide, la presse recycle les slogans tirés de « la dernière conversation de bistrot entre les deux royaumes ». Le commentaire de Kraus à ce propos est incisif : « La réalité insinuée et fabriquée par le journalisme, qui étrangle l'imagination et assassine les hommes, vit et se répand en se fondant sur la seule règle de publier en gras et à la une des opinions parfaitement vides, [...] détritus d'une réalité simulée. [...] Jamais le Volte germano-autrichien ne tolérera une politique qui pourrait faire penser le moins du monde qu'elle puisse être dirigée contre le Volte allemand. [ ... ] Les gros titres et les petites phrases créent un monde où rien n'est réel sauf les mensonges. »
En mettant ainsi en avant le mot « Volk » - un concept tendancieux qui présuppose à la fois une solidarité politique et une homogénéité biologique -, les médias créent un cadre de référence par essence fictif. Le problème est que ce gigantesque appareil a la capacité de transformer des « non-événements » en « action et en mort »

La transsubstantiation des métaphores :
« sang », « sel » et «extermination »

On considère parfois que la métaphore ne fait qu'endimancher le langage en remplaçant un mot ordinaire par un autre plus poétique. Pour sa part, Kraus soutient au contraire que les métaphores saturent notre discours quotidien et façonnent nos modes de perception. En lisant l'expression « pour sa part », que je viens d'employer, aucun lecteur ne s'est imaginé le partage d'un gâteau ou d'une somme d'argent. L’origine de l'expression est perdue, mais de telles métaphores invisibles imprègnent notre langage et donc notre mode de vie, comme l'ont montré Lakoff et Johnson dans leur étude systématique sur Les Métaphores dans la vie quotidienne. Ce livre défend l'idée que les expériences vécues fondamentales, comme l'amour ou la dispute, n'ont pas de structure intrinsèque et qu'elles n'en acquièrent une qu'au travers de l'articulation métaphorique. Kraus, quant à lui, insiste avant tout sur les métaphores pour lesquelles on peut mourir - le slogan « se serrer les coudes » par exemple.
La question de la métaphore est au coeur de la philosophie du langage de Kraus, et il attribue une importance toute particulière aux métaphores corporelles ; cette insistance a un lien étroit avec la construction de la réalité virtuelle. Quand nous utilisons une métaphore comme, par exemple, « avoir le sang chaud », faisons-nous référence de manière littérale à quelque chose de physique, au liquide qui coule dans nos veines, ou bien faisons-nous métaphoriquement référence à quelque chose d'intangible, à une disposition psychologique ? Cette question est au coeur de la critique la plus puissante que Kraus ait conduite contre la propagande : Troisième nuit de Walpurgis, ce classique de l'analyse de la propagande nazie, écrit pendant l'été 1933 et publié aujourd'hui aux éditions Agone dans une traduction française qui fera référence. La réponse de Kraus est que la propagande allemande mêle constamment le sens littéral au sens métaphorique. Pire encore : alors que les métaphores caractérisent le comportement civilisé, cette propagande les ramène en arrière dans l'univers brutal de la violence physique.
L'exemple le plus clair est celui de l'idéologie du « sang ». Le sang a de multiples significations, qui vont des liens de parenté et de l'hérédité biologique à l'excitation physique et au courage au combat. Ce fluide vital lui transporte les globules rouges et blancs devient une matrice idéologique qu'invoquent inlassablement racistes et bellicistes. Pendant la la première Guerre mondiale, les réflexions de Kraus l'ont conduit à reconnaître la force motrice à l'oeuvre dans la propagande allemande comme une « soif sanguinaire du langage ». Dans Les Derniers Jours de l'humanité, il nous rappelle que c'est du sang réel qui est versé dans cette guerre, non pas celui des propagandistes mais « le sang des autres » - celui des conscrits jetés dans la bataille. Au lendemain de la guerre, les écrits allemands revanchards furent dominés par le culte du « sang », qui mêlait les notions de courage militaire et de pureté raciale.
Dans Troisième nuit de Walpurgis, ce « mythe du sang » est évoqué des dizaines de fois, depuis l'adhésion de Heidegger au concept de « forces relevant de la terre et du sang » jusqu'à l'exceptionnelle « valeur du sang » pour les SS. La propagande nazie exploite à la fois la croyance selon laquelle le sang détermine l'héritage génétique, et la peur que le « sang aryen » puisse être corrompu par les rapports sexuels avec des non-Aryens. Kraus en conclut que, dans la presse et à la radio allemandes, le mot « sang » apparaît plus fréquemment en un seul jour que pendant une année entière dans tout autre pays. Il cite également le refrain du plus célèbre des chants de marche nazi,
« Quand du sang juif gicle sous le couteau / On ne s'en trouve que mieux ». Ces paroles sont extraites du dernier couplet de Sturmsoldaten, un chant destiné à être entonné non seulement par les SA mais aussi par les groupes de jeunesse. Kraus ajoute que de tels chants ont sur ceux qui les chantent l'effet d'une « bonne dose de méthode Coué ». Émile Coué est ce psychologue français qui fut à l'origine de la vogue de l'« autosuggestion » - cet ânonnement collectif de maximes euphorisantes censées faire disparaître les symptômes de dépression ; ce rituel libérerait les énergies réprimées car l'inconscient « est crédule et accepte avec une docilité ingénue ce qu'on lui dit ». L’idée selon laquelle quand on verse le sang juif « On ne s'en trouve que mieux » est un écho grotesque de la méthode Coué, pimenté de haine raciale.
Pour Kraus, la situation serait moins grave si le « sang » était ici seulement une métaphore. Mais le « miracle de la transsubstantiation » a opéré : « Et quelle révélation serait plus surprenante pour celui qui a connu la langue de près ? Quel spectacle serait plus fracassant que celui de l'enveloppe des mots se remplissant à nouveau du sang qui était autrefois son contenu ? Spectacle réjouissant lorsque ce sang n'est qu'une métaphore […] Spectacle de Gorgone lorsque c'est la renaissance d'un sang physique qui commence à couler hors de la croûte de la langue »
Le concept de « croûte » de la langue implique que les mots ont un pouvoir de guérison, pourvu qu'ils soient utilisés de manière appropriée : ils forment alors un tissu protecteur autour du corps éminemment vulnérable. Utilisées à bon escient, les métaphores participent d'une culture de la dispute dans laquelle le conflit physique a été déplacé sur un plan symbolique. Mais à présent, c'est l'inverse qui s'est produit : « Nous assistons à l'éclosion de la phrase qui devient acte. » Malgré les dénégations, puisque les métaphores sanguinaires créent un climat qui encourage à infliger des blessures réelles, c'est du sang véritable qui inonde les prisons allemandes.
L'exemple le plus parlant que donne Kraus d'une métaphore corporelle est l'expression « Verser du sel sur une plaie ouverte ». Dans les sociétés anciennes, avant l'émergence de la médecine moderne, le sel servait d'antiseptique. Lorsque les marins étaient fouettés en guise de châtiment disciplinaire, on frottait leurs plaies avec du sel, ce qui les rendait bien sûr plus douloureuses mais aidait également à les soigner. Quand cette pratique eut disparu, l'expression a persisté à titre de métaphore, au sens d'aviver chez quelqu'un un sentiment de honte ou de humiliation. Dans Troisième nuit de Walpurgis, Kraus se sert de cet exemple pour montrer que l'équilibre entre le corps et l'esprit, caractéristique d'une langue civilisée, a été rompu : les voyous nazis ont plongé les mains ensanglantées de l'une de leurs victimes dans un sac de sel afin d'exacerber sa douleur.
Son intérêt pour les métaphores comme « Le sang gicle sous le couteau » ou « Verser du sel sur une plaie ouverte » conduit Kraus à interroger la plus fondamentale de toutes les métaphores nazies, celle de l'« extermination ». Qu'entendent véritablement Hitler et ses sbires quand ils parlent d'« exterminer [ausrotten] » leurs ennemis? À l'époque, la plupart des observateurs pensaient que, lorsque les nazis parlaient de « détruire » les communistes et d'« exterminer » les Juifs, ils utilisaient ces expressions de façon métaphorique, au sens de « les chasser des positions de pouvoir ». Quand la presse britannique interprétait de telles déclarations, elle s'en tenait « au sens figuré ». Mais Kraus montre très clairement que l'essence même du mouvement nazi est l'« anéantissement [Vernichtung] » physique. Il cite un passage dans lequel des juristes nazis invoquent les anciennes lois germaniques censées approuver « l'élimination totale de l'ennemi intérieur ». On y explique que, traditionnellement, tout membre du Volk pouvait « abattre sans se cacher » les ennemis de celui-ci. En soulignant ces expressions, Kraus suggère que l'avertissement doit être pris au sérieux. Bref, il avait fort bien compris que le nazisme était gouverné par une « mentalité exterminatrice ».

CONCLUSION
« LIBERTÉ DE LA PRESSE » & « PROPAGANDE GUERRIÈRE »

Kraus a reconnu en 1933 ( comme il l'avait déjà fait en 1914 ) qu'un appareil de propagande avait été mis en place pour justifier une agression militaire. Mon hypothèse est que sa critique peut être considérée comme un « paradigme » : soixante-dix ans plus tard, ses catégories-clés sont toujours valables, et elles peuvent s'appliquer à la guerre qui a débuté en mars 2003 avec l'invasion de l'Irak. Certains optimistes prétendront sans doute que la situation actuelle est complètement différente : nous avons aujourd'hui une presse plus critique et plus indépendante, sans compter les autres médias qui, comme la télévision et l'Internet en particulier, garantissent la liberté d'expression. La réponse de Kraus est que « la liberté de la presse » est pour l'essentiel un mythe. Un journal indépendant ou une chaîne de télévision indépendante, cela ne saurait exister. Tous sont soumis aux pressions des propriétaires, des annonceurs, des intérêts de classe et des idéologies nationalistes. De surcroît, en période de crise, le contrôle effectif des médias passe aux mains des responsables politiques et militaires qui sont bien décidés à diffuser leur propagande belliciste.
La critique que fait Kraus des liens entre le militarisme et les médias constitue l'un des aspects les plus prophétiques de son oeuvre. Nous pourrions conclure sur un exemple simple et assurément paradigmatique : l'affaire Friedjung. En 1908, l'historien néoconservateur Heinrich Friedjung publia un article dans le principal quotidien du pays, la Nette Freie Presse ; il y faisait état de documents censés prouver que l'Autriche était menacée de trahison et de conspiration dans les Balkans. Il s'agissait de justifier une attaque préventive contre la Serbie. Mais la menace de guerre s'évanouit, et l'Autriche réussit à annexer la Bosnie-Herzégovine sans recourir à la guerre prévue. Un an plus tard, Friedjung fut poursuivi pour diffamation par les hommes politiques croates qu'il avait faussement accusés de trahison. Ses « documents » se révélèrent être des faux, fabriqués par le ministère des Affaires étrangères autrichien, et Friedjung subit une humiliation publique.
L’affaire inspira à Kraus sa plus importante analyse politique dans la période qui précéda la Première Guerre mondiale : « Le procès Friedjung» ( décembre 1909 ). Dans ce texte, on trouve le passage suivant : « l'Autriche est la victime des médias la plus consentante qui soit. Elle ne se contente pas de croire ce qui est imprimé, elle croit également le contraire lorsqu'il est également imprimé. […] Les journaux hurlent :« L’Autriche est en danger! » ; et les gens disent : « Pas possible ! » Puis les mêmes journaux hurlent: « L’ Autriche n'a jamais été en danger! » ; et les gens répètent : « Pas possible!» Malheureusement, comme Kraus le faisait remarquer dans cet article, la leçon politique de l'affaire Friedjung n’a pas été retenue, et les va-t-en-guerre l'ont finalement emporté.
Évoquons maintenant le parallèle le plus récent : les faux documents de Colin Powell et des gouvernements américain et britannique. Les preuves utilisées pour justifier l'invasion de l'Irak en 2003 se sont révélées aussi fausses que celles invoquées dans l'affaire Friedjung. Mais aucun tribunal américain ou anglais n'a réussi à condamner les dirigeants politiques responsables de ce faux scénario, qui a pourtant coûté d'innombrables vies humaines. Les photos de bases ennemies présentées par le secrétaire d'État américain Colin Powell aux Nations unies pour justifier l'attaque contre l'Irak relevaient davantage des ficelles de la communication que du renseignement fiable. Nous savons aujourd'hui qu'il n'y avait pas d'« armes de destruction massive » en Irak, et que Saddam Hussein n’avait rien à voir ni avec Al Qaida ni avec les attentats contre les Twin Towers. Mais, pendant des mois, ces fables élémentaires ont été rabâchées par les médias patriotiques avec une telle insistance que la majorité des membres du Parlement britannique et du Congrès américain ont fini par les croire. Le fiasco Friedjung se répétait, mais cette fois c'était l'Amérique qui était prétendument en danger : l'Angleterre et la puissance militaire dominante devaient « se serrer les coudes ».
L’attaque austro-hongroise contre la Serbie en août 1914 comportait tout au moins un zeste de logique puisque le complot visant à assassiner l'archiduc François Ferdinand fut bel et bien ourdi à Belgrade. Mais comment un acte de terrorisme commis par des Saoudiens entraînés en Afghanistan peut-il justifier l'invasion de l'Irak ? Nous sommes là devant une réalité simulée à grande échelle. Ainsi ma contribution se conclut-elle comme elle a commencé, en rappelant la déclaration prophétique de Karl Kraus à l'automne 1915 - déclaration qui n'a rien perdu de sa valeur quatre-vingtdix ans plus tard : « Comment ce monde est-il gouverné et conduit à la guerre? - Les diplomates disent des mensonges aux journalistes puis ils les croient quand ils les voient imprimés. »

EDWARD TIMMS

Traduit de l'anglais par Frédéric Cotton

lundi 18 décembre 2006

(extrait des Derniers Jours de l’humanité)

Le Râleur à son bureau (lisant) : « Désirant établir le temps exact nécessaire pour qu’un arbre qui se dresse dans la forêt se transforme en journal, le patron d’une papeterie a eu l’idée de procéder à une expérience fort intéressante. À 7 heures 35, il fit abattre trois arbres dans le bois voisin et, après écorçage, les fit transporter à l’usine de pâte à papier. La transformation des trois troncs d’arbre en cellulose de bois liquide fut si rapide que, dès 9 heures 39, le premier rouleau de papier d’impression sortit de la machine. Ce rouleau fut emmené immédiatement à l’imprimerie d’un journal à quatre kilomètres de là, et dès 11 heures du matin, le journal se vendait dans la rue. Il n’a donc fallu que trois heures et vingt-cinq minutes pour permettre au public de lire les dernières nouvelles sur un matériau provenant des arbres sur les branches desquels, le matin même, les oiseaux gazouillaient encore. »
Il est donc cinq heures. La réponse est là. L’écho de ma démence sanglante… Comment ? Nous serions les commis-voyageurs des usines d’armement, censés témoigner non pas avec leur bouche des performances de leur entreprise mais avec leur corps de l’infériorité de la concurrence ? Là où les voyageurs furent nombreux, il y aura beaucoup d’éclopés ! Qu’ils transforment les secteurs de vente en champs de bataille, soit ! Qu’ils aient eu le pouvoir de mettre les plus nobles d’esprit au service de la crapulerie, le diable même n’aurait osé imaginer une telle consolidation de son pouvoir. Et si on lui avait susurré que dès la première année de la guerre une raffinerie de pétrole ferait 137 % de bénéfice net sur la totalité du capital en actions et David Fanto 73 %, le Creditanstalt 19,9 millions de bénéfice net, et que les trafiquants en viande, en sucre, en alcool à brûler, en fruits, en pommes de terre, en beurre, en cuir, en caoutchouc, en charbon, en fer, en laine, en savon, en huile, en encre, en armes seraient dédommagés au centuple de la dépréciation du sang d’autrui, le diable lui-même se serait prononcé en faveur d’une paix par renonciation ! Et c’est pour ça que vous avez rampé pendant quatre ans dans la gadoue, c’est pour ça que furent entravées les lettres qui vous étaient destinées, retenus les livres qui devaient vous consoler. Ils voulaient que vous restiez en vie car ils n’avaient pas encore assez volé dans leurs Bourses, pas encore assez menti dans leurs journaux, pas encore assez malmené les gens dans leurs bureaux, pas encore assez affolé l’humanité, pas encore assez tiré prétexte de la guerre pour justifier leur incapacité et leur sadisme — ils n’avaient pas encore fini de danser dans ce carnaval tragique où des hommes mouraient sous les yeux de reporters de guerre du sexe féminin et où des bouchers devenaient docteur ès lettres _honoris causa_… Des hommes d’État, appelés en pleine déchéance uniquement pour refréner les pulsions bestiales de l’humanité, les ont débridées ! Sous le manteau de la technique, l’hystérie prend d’assaut la nature, le papier commande aux armes. Nous fûmes invalides par l’action des rotatives avant que les canons fassent des victimes. Tous les domaines de l’imagination n’avaient-ils pas déjà été évacués ? À la fin était le Verbe. Celui qui tua l’esprit n’eut plus d’autre choix que d’engendrer l’action. Et c’est la presse qui a fait cela, elle seule, elle qui a corrompu le monde par sa putasserie. Ce n’est pas elle qui a mis en action les machines de mort : mais d’avoir vidé notre cœur au point de ne plus pouvoir nous imaginer le résultat probable, voilà sa responsabilité dans la guerre !…
Et vous, les sacrifiés, vous ne vous êtes pas insurgés contre ce projet ? Vous ne vous êtes pas défendus contre l’obligation de mourir et contre l’ultime liberté : devenir incendiaires ? Contre cette ruse diabolique d’exiger, sous les drapeaux du pathos moral, le sacrifice au bénéfice du marché de la laine !… Et la gloire et la patrie dans tout cela ? Vous étiez nus comme devant Dieu et votre bien-aimée, face à une commission de bourreaux et de salauds ! La patrie, nous l’avons vue dans la soif de pouvoir de l’esclave déchaîné et dans l’aménité du maître chanteur assoiffé de pourboire. Sauf que nous autres, si nous ne l’avions vue que sous les traits de ces atroces généraux — qui pendant cette grande époque s’immisçaient dans les pages-spectacles des feuilles de chou en lieu et place des dames de la haute afin d’attester qu’en ce monde on ne fornique pas seulement, on tue aussi — en vérité, nous aurions espéré l’heure de fermeture de ce bordel sanglant !
Comment, vous là-bas, les tués, les dupés, vous ne vous êtes pas insurgés contre cette entreprise ? Vous avez supporté la liberté et la belle vie de ces stratèges de la presse, des parasites et des farceurs, tout comme votre malheur et vos contraintes ? Tout en sachant qu’eux recevaient des distinctions honorifiques pour vos souffrances ? Vous ne leur avez pas craché la gloire à la figure ? Couchés dans des trains de blessés que ces canailles pouvaient étaler dans la presse ? Vous ne vous êtes pas échappés, n’avez pas déserté pour rejoindre cette guerre sacrée : nous libérer à l’arrière de l’ennemi mortel qui nous bombardait quotidiennement le cerveau avec ses mensonges ? Vous êtes morts pour ce commerce ? Vous avez enduré l’horreur pour prolonger la nôtre, nous qui tirions ici la langue entre l’usure et la détresse, entre les contrastes douloureux de l’impertinence replète et de la phtisie muette. Oh, vous éprouviez moins de compassion pour nous que nous pour vous, nous qui voulions leur réclamer au centuple chaque heure de toutes ces années qu’ils ont arrachée à votre vie, nous qui n’avions toujours qu’une question à la bouche : à quoi ressemblerez-vous si vous survivez à ça ? Quand vous aurez échappé à l’ultime but de la gloire : que les hyènes se fassent guides et offrent vos tombes à la curiosité des touristes ! Maladie, pauvreté, délabrement, poux, faim, agonie, mort au front, tout cela pour faire monter le tourisme — voilà notre lot commun ! Ils ont risqué votre peau, et dans la nôtre leur esprit pratique s’est taillé des porte-monnaie. Vous, vous aviez des armes — et vous n’êtes pas partis à l’assaut de l’arrière ? Vous n’avez pas fait demi-tour pour nous sauver, nous et vous, en quittant ce champ de la honte pour la plus honnête des guerres ? Morts, vous ne vous relevez pas de vos trous dans la terre, demandant des comptes à cette sale engeance, pour hanter son sommeil de vos visages grimaçants arborés à l’heure du trépas, avec vos yeux ternis par l’attente héroïque, avec votre masque inoubliable que la mise en scène de la folie a imposé à votre jeunesse ! Levez-vous donc et affrontez-les de votre mort héroïque afin que la lâcheté qui commande à la vie connaisse enfin ses traits et qu’elle la regarde les yeux dans les yeux, une vie durant ! Arrachez-les à leur sommeil de votre cri d’agonie ! Troublez leur jouissance par le fantôme de vos souffrances ! Ils étaient capables d’embrasser des filles la nuit qui suivait le jour où ils vous ont étranglés ! Sauvez-nous d’eux, sauvez-nous d’une paix qui nous apporte la peste de leur voisinage ! Sauvez-nous du malheur de serrer la main des juges militaires rentrés au pays et des bourreaux revenus au civil.
Au secours, les tués ! Assistez-moi, que je ne sois pas obligé de vivre parmi des hommes qui, par ambition démesurée ou instinct de survie, ont ordonné que des cœurs cessent de battre, que des mères aient des cheveux blancs ! Revenez ! Demandez-leur ce qu’ils ont fait de vous ! Ce qu’ils ont fait quand vous souffriez par leur faute avant de mourir par leur faute !… Cadavres en armes, arrachez-vous à cette pétrification ! Avancez ! Avance, cher partisan de l’esprit, et réclame-leur ta chère tête ! Et toi — où es-tu, toi qui es mort à l’hôpital ? Ils m’ont renvoyé ma dernière carte portant la notification : « Sorti de l’hôpital. Adresse inconnue. » Avance pour leur dire où tu es et comment c’est là-bas, dis-leur que tu ne voulais plus jamais te laisser utiliser pour ça !… Ce n’est pas votre mort — c’est votre vie que je veux venger sur ceux qui vous l’ont infligée !


Karl Kraus 1919.

samedi 16 décembre 2006

Avant Propos du traducteur
En traduisant Dritte Walpurgisnacht
in « Troisieme nuit de Walpurgis » de Karl Kraus 1933.


Troisième nuit de Walpurgis est le dernier long texte de Kraus, le point d'orgue de son activité de journaliste et de polémiste, qui a commencé en 1899 avec la création de Die Fackel, journal dont la mission est déjà annoncée par son titre qui peut se traduire par « Le Flambeau ». Éclaireur et sentinelle, Kraus a été animé par la volonté de combattre l'obscurantisme et d'attirer l'attention sur les démissions de l'esprit, les manquements à la raison et les agressions contre la nature. Possédé par sa mission et persuadé de son devoir d'intransigeance, il a rédigé seul Die Fackel à partir de 1911 . Les numéros pouvaient être d'importance très inégale, allant de quelques feuillets à plus de cent pages. Rien de plus contraire à l'exigence de vérité, selon Kraus, que de sortir un journal ayant toujours le même nombre de pages alors que l'intérêt de l'actualité fluctue. Avant même toute considération sur la façon dont est traitée l'information, la régularité du volume est déjà pour lui le signe d'un mensonge et d'un danger car, bridant toute hiérarchie, la presse met ainsi les informations au même niveau sans pouvoir toujours en souligner aucune à sa juste valeur, gonflant ou réduisant l'importance d'un événement en raison des seules nécessités d'un calibrage figé : selon la saison, autant de place peut être accordée à l'invasion d'un pays ou aux dérapages policiers qu'aux mariages princiers ou aux frasques d'une femme d'avocat, le tout entrecoupé de publicités - subsides dont se passait Die Fackel, qui ne vivait que des recettes des ventes et des abonnements. Aussi longtemps qu'il a paru, ce journal a bénéficié d'un lectorat qui pouvait lui aussi fluctuer, allant de 9 000 à 38 000 lecteurs selon les numéros. Kraus ne se souciait pas de fidéliser ses lecteurs en les caressant dans le sens du poil. Il s'en prend même parfois directement à eux quand ils l'agacent et veulent l'enfermer dans un rôle comme celui du trublion patenté qui doit avoir une idée sur tout et le faire savoir publiquement. C'est ainsi qu'il déclare au début de Troisième nuit de Walpurgis: « Certains [lecteurs] sont si impétueux que je recule davantage devant eux que devant le danger; ils prennent en effet d'assaut une librairie avant de partir à regret en insinuant que "c'est sans doute par peur qu'on ne paraît pas". Bien deviné dans la mesure où la conscience de se présenter dans ces moments-là devant de tels partisans est aussi un facteur de blocage. » À l'obligation d'écrire, Kraus a substitué, pendant les premiers mois de l'année 1933, celle de prendre la mesure de la catastrophe. Comme un acteur de théâtre qui fait de son silence un soutien de la réponse à venir,
«Je reste coi;
et ne dis pas pourquoi,

Et il Y a du silence,
alors que la terre craquait.

Aucune parole qui touchait; [.,.]
ensuite c'était indifférent.
La parole s'endormait
lorsque ce monde s'éveillait »,

fait-il paraître dans le bref numéro qui précède Troisième nuit de Walpurgis, dont le texte était destiné au départ à faire tout un numéro de Die Fackel. Il ne l'a été que partiellement - numéros 890-905, fin juillet 1934 -, Kraus ayant renoncé au dernier moment à tout publier pour ne pas mettre ses amis en danger. Car le danger qui menace tous les opposants en cet année 1933 est plus grave que jamais. Et aussi étonnant que cela puisse paraître, Kraus semble être l'un des rares a s‘en apercevoir si tôt et avec autant de clairvoyance, ne portant pas un jugement simplement politique mais fournissant, à partir d'une critique de la langue, une analyse de ce phénomène qu'il appelle 1'« Événement ».
Les trois cents pages de Troisième nuit de Walpurgis ont été rédigées en cinq mois, et seulement trois après la nomination de Hitler au poste de chancelier par Hindenburg, le 30 janvier 1933. Mais déjà Kraus semble avoir tout compris de ce qui se préparait: non pas pressenti ou anticipé, car ce n'est pas le livre d'un voyant mais celui de quelqu'un qui simplement sait regarder. Les documents sur lesquels il s'appuie, tout le monde pouvait en disposer. Kraus n'avait pas de sources d'information secrètes ou privilégiées. Il lisait simplement les journaux, écoutait la radio (« Souvent il suffit d'écouter la radio quand on recherche la vérité »), opérait des recoupements, vérifiait, classait. Il donne d'ailleurs expressément ses sources d'informations: l'Arbeiter Zeitung, le Berliner Tageblatt, la Neue Freie Presse, la Reichspost, la Berliner Illustrierte et - modérément, comme il le dit - Mein Kampf (car qui sait lire n'a pas besoin d'en faire son livre de chevet pour voir quelle idéologie il colporte et quel but il poursuit). Dès 1933 donc, Kraus parle longuement des préparatifs de guerre de l'Allemagne nazie, de ses visées expansionnistes, de l'antisémitisme affiché et brutal, de la structure préfasciste de la société allemande, des camps de concentration (le premier, Oranienburg, a été ouvert en février 1933, suivi par celui de Dachau en mars de la même année), des tortures, des exécutions sommaires, des sévices perpétrés contre les femmes accusées de « se commettre » avec des Juifs, de la « détention préventive » comme incarcération arbitraire et sans jugement permettant de mettre rapidement les opposants à l'écart. Si Kraus est prophétique, c'est dans quelques phrases qui résument la nature profonde du nazisme - dont il ne verra pourtant jamais toute l'horreur puisqu'il est mort en 1936, deux ans avant l'Anschluss, dont il honnissait l'idée: « C'est un moment, dans la vie des nations, qui ne manque pas de grandeur dans la mesure où, en dépit de l'éclairage électrique et même de tous les expédients de la radiotechnique, on renoue avec l'état primitif où un bouleversement de toutes les conditions de vie passe souvent par la mort. » Ou ceci : « Simultanéité d'électrotechnique et de mythe, de désintégration atomique et de bûcher, de tout ce qui existe déjà et n'existe plus ! »
Comment prétendre alors qu'on ne savait pas, qu'il était impossible de savoir ? Ces « millions de gens qui ont tout sous les yeux et ne remarquent rien » ... La seule explication pour Kraus est qu'on ne voulait pas savoir, qu'on se refusa à imaginer comme possible ce qui arrivait aux autres parfois au vu et su de tous : « Les rites très stricts de la préventive [ ... ] subsistent en vertu de la fidélité des zélateurs à leur foi et plus encore parce que ceux qui dorment dans des lits ne veulent pas y croire. » Ne pas admettre les choses tant qu'elles ne nous touchent pas personnellement. C'est ainsi que le président du Pen Club autrichien, lui-même juif, déclare qu'il n'a rien à reprocher (personnellement) aux nazis et qu'on ne lui a jamais rien demandé sur sa judéité, répétant qu'il n'a jamais été importuné par les nazis et que c'est leur faire un bien mauvais procès d'intention que de les suspecter de visées aussi horribles que les interdictions professionnelles, les camps de concentration et les tortures.
Ce qui semble avoir initialement profité au nazisme est moins le fait que la population ait été tenue à l'écart qu'elle ait été intégrée dans une orchestration du mensonge; elle a favorisé son installation au pouvoir avant de refouler et de dénier sa participation. Loin d'être une catastrophe surgie de nulle part, le nazisme a su s'appuyer sur les attentes, les peurs et les désirs refoulés de tout un peuple qui, dans une large part et depuis les années d'après la Première Guerre mondiale, y a trouvé son compte. Plusieurs fois Kraus s'insurge contre la léthargie ambiante et contre cette abdication de la conscience : « Les Allemands ne se rendent-ils pas compte - car les autres s'en rendent compte - non seulement qu'aucune nation ne se réfère aussi souvent qu'elle au fait qu'elle en est une mais que le reste du monde n'emploie pas aussi souvent en une année le terme de "sang" que ne le font les radios et les journaux allemands en une journée ? » Ou ceci: « Ces voix et ces visages ne devraient-ils pas au moins permettre à celui qui est né d'une mère de voir juste ? » Ou à propos de Hitler: « L'observateur ne ressent-il pas des brûlures d'estomac quand notre homme apparaît en public, affable et surtout débordant d'amour pour les enfants ? » Et ceci encore: « Que cela ait un effet encourageant plutôt que déprimant, voilà ce qui est phénoménal. »
Non moins phénoménal est le paradoxe voulant que cet homme d'une lucidité aussi extrême soit longtemps passé - du moins dans les pays de langue allemande - pour quelqu'un qui n'avait rien dit sur le nazisme, qui pouvait s'insurger pour un barbarisme mais qui n'avait pas eu la clairvoyance de voir la barbarie qui arrivait ni le courage d'écrire sur ce sujet. Cette erreur est fondée sur la première phrase de Troisième nuit de Walpurgis, « Je n'ai aucune idée sur Hitler », où Kraus insiste sur le pronom personnel placé en tête de phrase et qui renvoie à lui-même. Cette phrase liminaire, nous avons choisi de la laisser en allemand, « Mir fiillt zu Hitler nichts ein », pour conserver la voix de Kraus, comme la clef au début d'une portée musicale. Qui connaît les enjeux de la traduction sait en effet qu'elle est invalidée dans son projet même dans la mesure où, comme le dit Georges Arthur Goldschmidt, le choix d'une langue marque l'impossibilité de recourir à une autre pour dire ce qui est dit. Qui veut traduire malgré tout se trouve alors confronté à la gageure de devoir transposer un texte - avec tout ce qu'il contient et induit - dans une langue qui a été d'emblée exclue de son champ d'expression. C'est un travail où l'on tâtonne, cherche, invente, ordonne et jette beaucoup - avec pourtant toujours le même résultat, après avoir fait le tour complet des possibilités, celui de se retrouver au point de départ: la meilleure façon de dire ce qui a été dit, c'est celle de l'auteur. Ne resterait alors plus qu'à recopier fidèlement le texte original- non pas de façon naïve mais en toute connaissance de cause - avec la conviction que l'on n'écrit que les seuls mots appropriés. Ce n'est pourtant pas à cette extravagance que ressortit la non-traduction de la phrase liminaire du texte de Kraus, même si ce choix accomplit de façon jubilatoire (et dérisoire dans son volume) ce secret désir de refuser de traduire parce qu'on a parcouru auparavant tous les chemins de la transposition qui vous ont ramené à la force de l'original. Si cette phrase est laissée telle, c'est que, abondamment citée, elle ne fait pas seulement entendre la voix de Kraus, elle est aussi devenue un emblème. Elle n'est pas une simple boutade, un Witz - un trait d'esprit -, mais l'expression d'un agacement, d'un désespoir et d'une révolte. Kraus s'en sert comme d'une captatio benevolentiae qui, par l'effet de recul, va lui permettre de bondir et de saisir son sujet à bras-le-corps. Il passe ainsi les vingt premières pages de Troisième nuit de Walpurgis à expliquer toute la difficulté qu'il y a à dire ce qu'il a vu. Il avoue qu'il se sent abattu par ce déferlement de sauvagerie et de bêtise qui déforme tant la réalité que cette déformation lui coupe l'herbe sous les pieds, à lui le polémiste dont la mission est justement de grossir et de déformer les traits d'une réalité pour montrer, en caricaturiste, la vilenie et l'abomination en œuvre. Or comment déformer encore ce qui est déformé jusqu'au paroxysme ? Comment exagérer une exagération qui est allée plus vite et plus loin que notre imagination ? Comment décrire le sacrilège qui a déjà atteint la stature de l'abomination? Ce n'est qu'après avoir évoqué tout ce qu'il y a d'indicible et d'indescriptible dans la montée du nazisme, au point de croire que l'on sombre dans sa propre folie en étant le spectateur de cette folie, que Kraus s'attelle à la tâche de débouter l'habitant nauséeux qui s'est introduit dans la maison du langage.
Depuis la parution du texte intégral de Dritte Walpurgisnacht chez Suhrkamp en 1952, les critiques n'ont pu faire autrement que d'en rendre compte. Or ce que beaucoup ont écrit sur cet ouvrage, en Allemagne et en Autriche, est sidérant. Comme s'ils n'avaient lu que la première phrase ...
_ Willy Haas déclare (en 1953 dans le Tagesspiege!) que les trois cents pages du texte « ne contredisent pas la première phrase de Kraus » et qu'il ne s'agit que d'assouvir « une rancune personnelle » ;
_ Hans Habe (en 1961 dans la Rhein-Neckar-Zeitung) : « Cet homme de soixante-deux ans qui, pendant quarante ans, a eu des idées sur tout et tout le monde, s'est retrouvé totalement figé devant le phénomène Hitler sur lequel, comme il l' avoue, il n'a eu aucune idée » ;
_ Bodo Scheurig (en 1961 dans le Vorwdrts, organe du parti social-démocrate allemand ) : « Lorsque l'homme en chemise brune avec une mèche sur le front se mit à tambouriner jusqu'à en percer les tympans, le maître de la langue ne sut s'arracher qu'une phrase: "Je n'ai aucune idée sur Hitler" ; »
_ Fritz Raddatz (en 1968 dans Merkur) : « Karl Kraus s'est tu. [ ... ] Le livre se tait pendant trois cents pages. [ ... ] Non, ce livre est effrayant. [ ... ] Non, Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus est la déclaration d'une faillite intellectuelle : il n'a eu aucune idée sur le nazisme » ;
_ Werner Ross (en 1974 dans le Süddeutsche Zeitung) : « Mais Kraus n'avait plus aucune idée sur Hitler et cela aura été d'un bien faible réconfort pour lui de voir que le tyran a opprimé le monde journalistique à coups de pied et de botte » ;
_ Rainer Kawa (en 1974 dans Die Welt) : « "Je n'ai aucune idée sur Hitler", écrivit Kraus en 1933, penaud » ;
_ Johannes Gross (en 1981 dans la Frankfùrter Allgemeine Zeitung) : « L'excellent Kraus, qui se mettait à avoir toutes sortes d'idées pour une virgule mal placée et qui n'en eut aucune sur Hitler qui allait le détruire, lui et ses semblables, marque l'abdication complaisante de la raison. »
Pour reprendre une phrase de Kraus : on en reste tellement coi qu'il est difficile de trouver des mots. Quelques journalistes intègres mis à part (Friedrich Jenaczeck, Edwin Hartl et Werner Kraft entre autres), il n'y a guère eu que des écrivains comme Alfred Polgar, Michaël Scharang, Friedrich Dürrenmatt ou Elfriede Jelinek (devenue Prix Nobel de littérature en 2004) pour saisir et souligner l'importance de ce texte dérangeant au point de déclencher pendant plus de trente ans - jusqu'à quand ? - ce déluge d'inepties. Le moindre mal serait que ces journalistes de langue allemande aient péché par paresse, ne trouvant pas le courage de lire ce texte difficile, s'arrêtant justement à cette première phrase qui leur semblait suffisamment simple, commode et décidée pour se faire aussitôt une opinion simpliste mais tout aussi commode et décidée sur l'attitude de Kraus par rapport au nazisme. Car s'ils ont lu tout Dritte Walpurgisnacht, ils se condamnent eux-mêmes sans appel d'un point de vue intellectuel et moral.
Au vu toutefois de la virulence et la persistance de ces attaques, il ne fait guère de doute que l'on n'est pas en face de dérapages individuels mais d'une véritable intention de dénigrer. Même si un lecteur décide de s'arrêter à cette première phrase, le simple bon sens voudrait qu'il soit prudent et se demande s'il est possible d'écrire trois cents pages - non pas pour ne rien dire (beaucoup réussissent souvent cette prouesse) mais - pour dire qu'on n'a rien à dire. L'enjeu de cette propagande est un secret de polichinelle à deux bosses: si même le grand Kraus, l'impitoyable sentinelle, n'a rien vu venir, comment le peuple allemand aurait-il pu se douter de quelque chose ? Si même celui qui se voulait le modèle du journaliste intègre n'a rien trouvé à écrire sur Hitler, comment la presse de l'époque (dont les journalistes de l'après guerre sont les héritiers) aurait-elle pu faire mieux ? Double absolution par falsification. Il n'en reste pas moins que beaucoup de ceux qui se sont fait un nom dans les journaux préfèrent passer pour des imbéciles incultes, bornés et malhonnêtes avouant qu'ils ne savent pas lire plutôt que de rendre compte d'un livre - dont ils ne sont pas obligés de partager toutes les analyses et les conclusions mais - qu'il est impossible de balayer d'un revers de main en prétendant, pour le condamner avant toute véritable analyse critique, qu'il ne dit rien sur le nazisme. « Impudence satanique ou bêtise sans fond ? » aurait demandé Kraus. On peut espérer que les temps ont changé depuis la réunification allemande en 1990 et que nous allons donner tort à Kraus qui écrivait, cinglant, en 1915 : « Il faut dire avec toute la compréhension nécessaire que je suis conscient du fait que j'écris de façon incompréhensible. Je n'ai jamais douté du fait que les imbéciles du moment ne comprennent pas mon style. Cela devrait aller un peu mieux avec les imbéciles à venir, même si je suis certain que je n'écris pas pour eux non plus. »
[….]
Je dois ici adresser des remerciements particuliers à Gerald Stieg qui a répondu avec patience et pertinence [….]. Sans lui, cette traduction, dont j'assume toutes les imperfections et les insuffisances, ne serait pas ce qu'elle est. Et elle n'est rien d'autre que la première traduction de ce livre dans une langue européenne. Si l'on se penche en effet sur le destin de Troisième nuit de Walpurgis, on s'aperçoit que, plus de soixante-dix ans après sa rédaction, ce texte a été jusque-là réservé aux seuls lecteurs maîtrisant l'allemand, à l'exception d'une seule autre langue, le japonais, trois traducteurs s'étant attaqués à ce texte dans les années 1970. Cette traduction, vu ma totale ignorance de cette langue, ne m'a été bien sûr d'aucun secours. Il m'a simplement fallu autant d'années pour traduire ce texte en français qu'il a fallu de Japonais pour le transposer dans leur langue.
Pourquoi ce texte est-il difficile?
Première difficulté : Il faut se replacer dans l'optique de Kraus, « se rendre poreux » - comme dit joliment la traductrice Françoise Cartano - et accepter de se défaire de ce que l'on pourrait appeler une idéologie. Le discours de Kraus n'est pas toujours en phase avec ce que l'on sait habituellement de cette époque et des personnalités qui l'ont marquée. Il y a quelque chose de révolutionnaire dans le point de vue que Kraus nous fait découvrir. Des figures comme Felix Salten, président du Pen Club autrichien et créateur de Bambi (repris par les studios Disney), ou encore Franz Werfel et bien d'autres passent aujourd'hui pour des gens avisés qui ont dénoncé et fui le nazisme. C'est le bilan que nous a laissé l'histoire. Si cette image est vraie, elle n'est vraie que quelques années plus tard. Or Kraus écrit en 1933, alors que bon nombre de personnages publics ne s'étaient pas encore donné un certificat de bonne conduite en émigrant et non seulement s'étaient bercés d'illusions mais avaient parlé et agi en fripouilles, preuves à l'appui. Il faut donc, pour traduire correctement, accepter de se replacer dans un nouveau sillage et de voir que certaines lignes de conduite n'ont pas toujours été celles que l'histoire officielle a retenues. Il en est ainsi pour Alfred Kerr (le plus important critique théâtral de l'époque, que l'on attendait de savoir arrivé dans sa loge avant de faire se lever le rideau). Si celui-ci a bien dénoncé le nazisme dès 1928, installé dans une réputation de pacifiste convaincu ayant toujours œuvré pour l'entente des peuples, il dut d'abord pour cela gagner un procès contre Kraus qui l'avait menacé de publier ses poèmes bellicistes des années 1914-1918 et lui avait réclamé de reverser les honoraires de ses conférences aux veuves et aux orphelins de guerre. Car, pour Kraus, celle qui n'est pas encore la Première Guerre mondiale est déjà grosse de la seconde.
Ils sont peu nombreux parmi les gens de lettres ceux qui ont toujours condamné la violence d'Etat et qui d'emblée et sans équivoque se sont opposés à la montée du nazisme sans essayer d'abord d'en profiter, au mépris des victimes qui déjà s' amoncelaient, pour ne réagir qu'au moment où ils devenaient victimes à leur tour. Kraus les cite: « Quelques-uns se sont élevés contre la mise sous tutelle d'une vie intellectuelle de plus grande envergure, protestation suffisamment insistante pour au moins couvrir de honte le silence ; des savants comme Franck et Stein, Planck et Koehler se sont dressés avec courage contre le tohu-bohu qui réclame que l'université soit un champ de tir et un antiséminaire ; des artistes comme Liebermann et Ricarda Huch se sont opposés à la mission qui voulait donner aux muses une orientation héroïque. » Il faut y ajouter Brecht, Einstein et Tucholsky, que Kraus évoque à plusieurs reprises.
[….]
Cette concentration sur la langue n'est pas un jeu gratuit de virtuose mais le moyen choisi par Kraus pour la soustraire à l'emprise nazie et de débouter ceux qui la manipulent pour pervertir et falsifier la pensée. Cette approche de la montée du nazisme est certes fragmentaire et ne peut rendre compte à elle seule de toute l'ampleur du phénomène mais elle est fondamentale. Au moment où Kraus commence sa Troisième nuit, toute la langue n'est pas encore contaminée, « alors que s'éveille une nation et se dresse une dictature qui, aujourd'hui, maîtrise tout à l'exception de la langue », et c'est la confrontation d'une langue architecturée avec une langue désarticulée, d'une langue saine avec une langue malade (comme Goethe a pu dire que le romantisme est ce qui est malade et le classicisme ce qui est sain) qui fait le corps de ce texte.
La langue est pour Kraus le lieu de la justice. Ce n' est donc pas un hasard si ses cibles privilégiées sont les professionnels de la manipulation des mots - principaux responsables de la diffusion d'une réalité déformée: les intellectuels. Au vu des réactions à la parution de la version intégrale de Dritte Walpurgisnacht, la tradition de résistance à la vérité et de trahison de la langue ne semble pas être en perte de vitesse chez les intellectuels. Ce qui donne, hélas! raison à Kraus, qui mettait au-dessus de tous trois groupes de responsables - ou d'irresponsables : les journalistes et les écrivains, les leaders politiques (notamment ceux de la social-démocratie) et le chef de la propagande nazie, 1'« intelligent Goebbels ».
Certes il y a aussi les actes, et ceux du nazisme au pouvoir suffisent pour condamner ce régime. « Ce qui distingue l'homme, ce sont ses actions; c'est l'aspect de ses actes qui montre ce qu'est l'homme. Il n'y a rien d'autre en lui que ses actes et c'est par là qu'il montre ce qu'il est », disait Hegel à ses étudiants dans ses Leçons sur la philosophie de l'esprit (1827-1828). Mais les actes sont initiés par des paroles. Il ne peut donc y avoir de critique sociale sans critique du langage. Chaque idéologie, consciente ou inconsciente, a son propre langage, manipulé avec cynisme par certains ou employé avec naïveté par d'autres mais jamais sans conséquence pour le corps social. Qui a le pouvoir politique ou social possède celui des mots ; et qui a le pouvoir des mots consolide un peu plus son pouvoir social et politique. Il est difficile d'investir toutes les pièces dans la maison du langage mais il est facile de faire croire que certaines sont fermées ou n'ont jamais existé quand le groupe à qui l'on s'adresse n'est pas vraiment curieux et se contente d'une visite guidée. Kraus fonde sa démonstration sur le constat que nous ne savons pas lire, que nous nous contentons de visiter certaines pièces, celles qui ont été les plus habilement décorées pour nous faire croire qu'il s'agit là des seuls vrais lieux habitables. Si Kraus fait référence aux nuits goethéennes de Walpurgis, c'est non seulement pour dénoncer la nouvelle sorcellerie qui se prépare, ce sombre chaos qui « promet un renouveau », mais aussi parce que les grands écrivains, qui n'utilisent pas le langage passivement, comme une matière stéréotypée, ont à leur façon déjà tout dit sur les dangers qui nous menacent. C'est ainsi qu'il répond aux intellectuels déçus qu'un numéro de Die Fackel ne contienne que des sonnets de Shakespeare: « Chez Shakespeare, on trouvait déjà tout ce qui est actuel, y compris ma prise de position. » C'est aussi le sens des citations de Goethe avec lesquelles Kraus ouvre cette nouvelle nuit:
Vers la fête d’épouvante, cette nuit, comme souvent,
J'avance ...
Que de fois elle se répète!
suivie de près par celle-ci :
Un nouvel empereur a paru.
Et sur des voies toutes tracées,
La foule traverse champs et pâtures;
Tous suivent les bannières déployées
Qui clament le mensonge. - Grégaire nature.
Bannières du mensonge autant qu'éléments du discours rationnel ou artistique, les mots sont donc tout autant lieux de clarification que d'illusion et de mystification. La chose n'était pas nouvelle quand Kraus lança Die Fackel. Ce qui a changé est l'ampleur du phénomène, qui ne se limite plus à une sphère privée ni géographiquement limitée. « La pensée national-socialiste fascine par sa capacité à faire croire que celui qui dit une fois la vérité est crédible pour tous les mensonges et à présenter le vol, qu'exceptionnellement elle n'a pas commis, comme un alibi pour des milliers de meurtres. » Certains intellectuels ne se contentent pas de suivre l'étendard mais le brandissent bien haut : de Benn délirant sur le nouveau type d'homme aux journalistes écrivant, après la journée du boycott contre les Juifs, qu'il n'est rien arrivé à ceux qui en étaient la cible. Tandis que l'opposition social-démocrate ne s'autorise aucun autre moyen que ceux qu'autorise la Constitution pour arrêter la vague fasciste, refusant de traiter en hors-la-loi les nazis - qui ont déjà emprisonné leurs camarades allemands. Dans ces conditions, les nazis, aussi habiles dans la pratique de la violence que dans l'art de brouiller les pistes, jouent sur du velours. « Le monde, qui conserve encore des formes de pensée, suit cette joute des paroles avec les actes, des actes avec les paroles, ébranlé, inquiet, dans l'attente de l'issue. S'il s'en tient davantage aux paroles et à leur sens belliqueux, on lui répond qu'il faut davantage juger le Reich sur ses actes ; s'il les montre du doigt, on lui cite le discours du Reichstag. S'il évoque une contradiction, cela devient des épiphénomènes qui ne peuvent toucher le cœur de la révolution, laquelle est arrivée légalement au pouvoir. » Kraus est bien conscient de l'ampleur de la tâche: « Il ne faut pas croire qu'on arriverait en un tournemain à débrouiller la toile sophistiquée de cette araignée porte-croix. » La propagande mélange une chose et son contraire - « renaissance d'une nation» ... « amour de la liberté » ... « défense des valeurs germaniques » ... -, ralliant le plus grand nombre autour d'idéaux flous. « C'est dans son essence de ne jamais être ce qu'elle paraît et d'intégrer toutes les antithèses, de sorte qu'elle agit de façon plus forte en se reniant que par ce qu'elle renie. » La raison n'est plus maître du jeu mais une sorte de « magie» (le mot est de Kraus) : identification à un groupe par dénégation émotionnelle qui permet de mieux en exclure d'autres - notamment les Juifs. Stigmatisation qui ne vient pas tant de préjugés que du désir de s'attacher au puissant: faire œuvre de lâcheté pour ne pas risquer d'être traité de lâche par le dominant. Qu'importent alors les actes des exclus, qui n'entrent pas en compte puisqu'ils ne sont pas jugés pour ce qu'ils font mais pour ce qu'ils sont. C'est pourquoi Kraus s'attaque sans hésitation aux illusions des Juifs qui, dérision suprême, s'efforcent d'être plus allemands que les Allemands afin de s'attirer les bonnes grâces des nazis. Celui qui chasse la bêtise pour ses conséquences désastreuses, aussi bien générales que particulières, ne voit aucune raison de faire l'impasse sur la responsabilité des victimes - qu'elles soient juives, communistes ou franc-maçonnes. « En propageant l'idée que les Juifs, les marxistes, les cyclistes tout comme les adeptes de la relativité sont cause de tous les malheurs et aussi de l'issue de la guerre, on a causé quelques troubles dans les esprits. » Plutôt que de s'apitoyer, Kraus fait chaque fois le choix de l'ironie, avec laquelle il mord les sujets les plus sensibles. La « détention préventive » : « Il n'y a peut-être jamais eu d'époque qui ait participé aussi intensément à la protection des citoyens, et cette bienveillante intention aurait en tout cas besoin d'une meilleure compréhension. » Les assassinats commis contre ceux qui cherchent à prendre la fuite : « Il n'est pas rare que l'on assiste à une crise de nerfs, principalement chez des voyageurs sur qui l'on commet ensuite un suicide. » Les mensonges officiels: « On pourrait déjà se simplifier les choses en admettant d'emblée que c'est toujours le contraire de ce qui est dit qui soit pensé - même si ce n'est pas sûr. » Mais il y a un sujet sur lequel Kraus n'exerce jamais son ironie, c'est la souffrance humaine, les vies brisées au nom des idées. Après l'apocalypse que fut à ses yeux la Première guerre mondiale, Kraus voit venir une nouvelle ère de barbarie, comme si personne n'avait rien appris, comme si l'imagination s'était tarie. Kraus peut faire rire de la presse et de ses formules toutes faites, ses fausses attaques et ses mensonges, il peut railler discours et stratégies politiques; mais il est intraitable quand le prix se compte en vies humaines, quand les plaintes corporatistes sur les petits soucis des nantis remplacent la dénonciation des atrocités, emprisonnements, tortures et assassinats. Lui qui passe pour un intellectuel hautain, un formaliste outrancier, un analyste froid ne s'est jamais trompé sur les urgences, sur la hiérarchie des valeurs: « La moindre des vies humaines, ne serait-ce même qu'une heure arrachée à la plus misérable des existences, vaut bien une bibliothèque brûlée. »

PIERRE DESHUSSES