mardi 24 avril 2007

Extrait de : « Les derniers jours de l’humanité » de Karl Kraus ( 1919 )

Il est difficile de choisir un extrait dans une œuvre si dense et si vaste ( près de 800 pages ).
Contexte de l’extrait : pas loin de la fin de la guerre en 1918.

Scène 21

Ministère de la Guerre.


UN CAPITAINE ( lisant un texte ) : Secret militaire ! - Eu égard au million ou presque de prisonniers de guerre russes qui au cours des mois à venir quitteront la monarchie austro-hongroise pour regagner leur pays, les sentiments avec lesquels ces prisonniers se rappelleront le temps passé dans notre patrie sont d’une importance capitale. Une action déclenchée par nos soins au moment opportun semble donc hautement souhaitable afin d'atténuer leurs impressions et expériences malheureuses en captivité et de raviver et d'affermir celles qui furent agréables et réjouissantes. Les Russes qui regagnent leur pays ne se souviendront pas de nous avec une morne indifférence ou même une hostilité haineuse mais se feront sciemment et par conviction les messagers de la civilisation austro-hongroise dans leur propre patrie. Les moyens d'obtenir un effet aussi favorable se trouvent dans la mise en oeuvre d'une propagande politique, sociale et économique généreuse, adaptée à l'âme russe et portée par des intentions sincères. L’intention est que, peu avant l'expulsion -
LE SECRAITAIRE: Comment ?
LE CAPITAINE : - l'expulsion des prisonniers de guerre russes, l'on éveille par le biais de conférences de propagande sur les questions politiques, sociales et économiques un esprit favorable à l’Autriche parmi les prisonniers de guerre russes. En plus de toutes les conséquences importantes par exemple pour notre économie, un tel infléchissement de l'âme russe peut entraîner un important recul de la propagande mensongère que nos ennemis déversent sur le monde entier. Afin d'obtenir un effet durable sur les prisonniers russes, la propagande auprès des prisonniers russes ne se limitera naturellement pas à la tenue de conférences. Au contraire, il sera nécessaire, jusqu'à l'évacuation définitive, d'agir favorablement sur les prisonniers russes par d'autres moyens, comme il se doit, à tous point de vue. - Allez à la ligne.
En considérant les faits, il est évident que si une telle propagande était menée exclusivement par les organes de l'administration militaire elle perdrait indubitablement beaucoup de sa valeur première - eh oui, c'est vrai après tout - et il semble avantageux dans la perspective de l'objectif que pour cette mission il soit fait appel, comme il se doit, à des personnes compétentes et intéressées tant au plan idéologique que pratique, afin de la hisser à un niveau le plus éloigné possible des formes militaires. - Enfin bon, c'est un peu fort de café ! - Cette condition essentielle entraîne à son tour que, pour des raisons relevant de la discipline militaire, une telle propagande ne puisse être distillée que peu de temps avant le départ des prisonniers de guerre russes - évidemment ! - avec l'espoir que ceux-ci retourneront dans leur patrie avec les impressions fraîches et immédiates reçues par ce biais. - A la ligne. Politiquement : Avec une conviction jaillie de la plus profonde sincérité, c'est en Autriche-Hongrie justement que l'on peut sans arrière-pensée donner aux Russes rentrant au pays l'assurance que notre patrie n'a nullement voulu la guerre, et ardemment souhaité la paix - c'est pas mal qu'il souligne ça, on est des enfants de choeur, nous autres, de toute façon -
LE SECRÉTAIRE : Comment ? On est -
LE CAPITAINE : Non, ça vous ne l'écrivez pas ! - donc souhaité la paix, que l'on regrette expressément, franchement les rigueurs incontestablement liées au sort des prisonniers en captivité et que tous les torts subis - allons, allons ! - par les prisonniers ne sont nullement le fait de ressentiment, mépris, ou pire, de haine à l'égard du peuple russe, mais proviennent uniquement des difficultés accumulées en raison de la durée prolongée du conflit. -À la ligne ! Socialement : Sans effleurer ne serait-ce que d'un mot la situation sociale actuelle en Russie, on peut expliquer efficacement aux russes qui retournent chez eux les avantages et les spécificités de nos structures sociales. Il faut attirer en particulier l'attention sur l'accroissement continu du bien-être et du progrès dans ce type d'organisation sociale, et sur le profit qu'en retirent la communauté aussi bien que l'individu. - Eh oui, c'est vrai après tout - À la ligne. Nous en arrivons maintenant au coeur du problème. Économiquement : Dans la mesure où les faits prouvent que l'on ne surmontera les grandes difficultés nées partout de la durée prolongée de l'état de guerre et de troubles que grâce au déploiement maximal de toutes les forces de travail disponibles et grâce à la mise en route parallèle, rapide et généreuse, dépassant les frontières des États, de l'échange des biens, les Russes rentrant au pays finiront par comprendre tout à fait la nécessité absolue de nouer rapidement et sans réserve des relations commerciales avec la Monarchie. Ce sera facile, dans cette perspective, de démontrer aux gens de manière convaincante que le paysan qui dissimule ses réserves, les soustrayant ainsi au marché libre, se nuit à lui-même, dans la mesure où, ce faisant, justement, il n'entre pas - ou alors très tardivement - en possession des articles de consommation courante qu'il convoite. Car justement, notre population, chargée de la fabrication de ces denrées, n'est pas à même, en vison d'une nourriture insuffisante, de développer les énergies économiques maximales nécessaires en temps de paix, avec une bonne alimentation, à une large exportation. - Bon, ils finiront quand même par le comprendre, ça ! -À la ligne.
En ce qui concerne les zones agricoles, en particulier les prisonniers de guerre des communes rurales, une propagande n’est pas forcément nécessaire, à moins de suggérer aux prisonniers de guerre russes vivant à la campagne que les conditions d'alimentation des populations citadines laissent beaucoup à désirer et qu'un secours sous forme d'importation venue de l'extérieur serait plus qu'urgent. - Ils finiront par le piger, ça. - À la ligne.
Il en va tout autrement des prisonniers de guerre russes dans les usines, sur les chantiers de toute sorte et dans l'administration. En l'occurrence, il serait très utile que les employeurs prennent en charge le devoir patriotique d'alléger, comme il se doit, leurs derniers jours de travail chez nous. - À la ligne !
Tous les directeurs militaires des entreprises soumises à la loi sur l’effort de guerre et des exploitations minières militaires et tous commandants sont par conséquent tenus de visiter, voire d'inspecter immédiatement tous les endroits où sont employés des prisonniers de guerre russes et d'agir de façon semblable sur les prisonniers de guerre, comme cela a été exigé d'ores et déjà des commandants des camps (sous rubrique du décret ministériel n° 14169/18). -À la ligne.
Le commandant du camp visitera les différentes unités d‘habitation et établira des contacts personnels avec les prisonniers russes. ( D'une voix chaleureuse. ) Tantôt il les interrogera sur leur santé, tantôt sur leurs parents, sur leur alimentation, le courrier, l'habillement. En cas de plaintes, il devra se prêter à une enquête sur place, dans les moindres détails, en public, devant tous les prisonniers de guerre. Il devra les convaincre qu'il ne recule devant aucun effort pour découvrir la vérité et ainsi faire régner la justice. Il se servira des plaintes au sujet de l'alimentation et de l'habillement pour prouver aux Russes que ce n‘est pas notre faute mais celle de nos ennemis à l'ouest et qui donnerions avec joie davantage tout spécialement aux prisonniers russes si nous disposions de plus. À présent les Russes, eux, ne sont plus nos ennemis. ( Encore plus chaleureux )
D'ailleurs nous ne les avons jamais considérés comme ennemis, ainsi que le prouvent les nombreuses guerres antérieur qui virent Russes et austro-hongrois se battre vaillamment côte à côte. Le commandant du camp se rendra de temps à autre aux cuisines quand la viande ou les poissons sont sur le point d’être distribués. Il en prendra un, deux ou quatre à l'instant ou -
LE SECRÉTAIRE : Comment?
LE CAPITAINE : - à l'instant où avec leur gamelle ils vont du lieu de distribution à leur couche. ( Avec zèle. ) Poser la gamelle, apporter la balance, peser la viande ou le poisson. Plus il y a de public, mieux c'est. Ensuite, le livre de comptes, combien de viande a été achetée au total ce jour-là ? Retrancher 25% pour les os, 20 % pour la cuisson, diviser le reste par le nombre de portions et ( menaçant ) s'il manque ne serait-ce que 10 grammes sur une portion - eh bien, sur deux cents portions, par exemple, deux kilos de viande ou de poissons auront été volés. (Sévèrement.) Qui a fait ça ? Commission d'alimentation, cuisiniers, chargés d'inspection, au rapport ! Procès sévère devant l'ensemble des prisonniers de guerre de l'unité d'habitation. Conséquence : mise à pied des cuisiniers, de la commission d'alimentation et de tous les employés à la cuisine si le coupable n'est pas trouvé. À la trappe - euh, à la ligne !
Si le commandant du camp trouve chez les Russes du tabac, des cigarettes, du pain acheté à l'extérieur, du saucisson, et cetera, il les interroge sur le prix que tel ou tel prisonnier de guerre a dû payer. Bientôt on découvrira que parmi les prisonniers de guerre il y a de nombreux trafiquants. Ces adeptes du marché noir ne sont pas toujours des juifs. Ils ont des contacts à l'extérieur du camp auprès desquels ils se fournissent au moment opportun pour revendre les articles achetés à leurs camarades, les prisonniers de guerre, trois ou quatre fois plus cher. Si le commandant du camp réussit à attraper un tel trafiquant - ( Rageur. ) à poil, fouille corporelle et fouille de la valise. Bien souvent, il trouvera sur lui 500 couronnes, voire plus. Confisquer et répartir entre les autres prisonniers de guerre toute somme excédant celles dont il peut justifier l'origine. -À la ligne !
Dans les circonstances actuelles, les prisonniers de guerre russes écouteront le commandant du camp pendant des heures s'il est capable de leur donner des informations sur les échanges. Ce sera quand, notre tour, combien de temps encore ? S'il est en mesure de leur prouver par a plus b que ce n'est pas notre faute si les échanges traînent autant, les prisonniers de guerre reprendront goût au travail - sauf qu'il ne devra pas dénigrer la Russie. Ce serait une faute grossière. - À la ligne !
( Avec sensiblerie. ) Les coeurs russes s'ouvriront grand, de plus en plus grand, lorsque le colonel lui-même leur dira de temps à autre les dernières nouvelles de Russie qu'il vient de glaner dans le Morgenblatt. ( Prenant la pose. ) Avec droiture et obéissance, ils l'accueilleront d'un salut, aucun manquement à la discipline n'est à craindre quand il leur parle. Partout, et ici à plus forte raison, il devra donner l'exemple et saluer lui aussi avec toute la droiture que lui permettent son âge et ses infirmités.
( Il fait le salut militaire. ) Une visite du commandant du camp à l'hôpital du camp -
UN ASPIRANT ( entrant ) : Mon capitaine, avec votre permission, le colonel demande le rapport sur les prisonniers de guerre russes.
LE CAPITAINE : Le décret sur la propagande ? Je m'y consacre, justement.
L'ASPIRANT : Pas sur la propagande, sur les morts de faim
E CAPITAINE : Les morts de faim ? Où est-ce qu'ils sont encore morts de faim ? On l'a ici, ce dossier ?
L'ASPIRANT : Il s'agit du cas de ce Russe qui dormait sur une couche avec deux autres et qui est mort de faim. Il était déjà en état de décomposition quand l'inspecteur est entré dans la pièce, et les deux autres étaient si faibles qu'ils n'ont pas pu se lever ni appeler.
LE CAPITAINE : Minute - dis au colonel que je vais de suite examiner les arrivages, mais pour l'instant je m'occupe de la propagande, tu sais, pour atténuer les impressions malheureuses des prisonniers de guerre et qu'on puisse de nouveau nouer des relations commerciales et qu'ensuite ils nous envoient des vivres, les Russes, une fois qu'ils sont rentrés chez eux, et cetera.
( Changement. )


Scène 22


Gouvernement provincial à Brno.

LE GOUVERNEUR : J'ai une idée ! (À son secrétaire.) parmi les enseignements les plus importants que nous pouvons, que nous devons tirer de cette guerre mondiale meurtrière et des sacrifices qu'elle exige de la part de la population toute entière, le moindre n'est certainement pas l'importance de l’éducation dans l'esprit patriotique qu'il faut transmettre à notre jeunesse dès l’école, de la connaissance et de l'amour de la patrie, dans ses limites les plus étroites et les plus larges, qu'il faut lui inculquer, et de tous ces germes qu'il faut planter dans l'âme enfantine et dont naîtront ces magnifiques qualités viriles qui rendront le jeune homme apte à satisfaire en tant que patriote enflammé, animé par l'amour et par le sens du devoir et de la fidélité envers la maison impériale et la patrie, et à accomplir avec conscience et dévouement ses devoirs de citoyen, et à sacrifier même, le cas échéant, sa vie et sa santé pour ces idéaux.
En Autriche, hélas, peu de préparatifs ont été menés dans ce sens, et il me semble qu'il serait du devoir de toute personnalité de l'Empire de rattraper ce retard et de se préoccuper du développement futur des sentiments patriotiques et dynastiques de la génération à venir, sentiments qui, Dieu soit loué, sont partout présents en germe.
Une petite revue mensuelle rédigée dans un style populaire et adaptée à l'esprit de notre jeunesse scolarisée, intitulée Mladé Rakousko, sera diffusée dans nos écoles primaires et secondaires ainsi que dans nos écoles professionnelles, et je considère comme un devoir sacré de tous nos compagnons d'esprit et de condition , comme une noble tâche de nos grands propriétaires terriens, de soutenir la diffusion de ce mensuel dans les écoles relevant de sa zone d'influence économique en souscrivant un abonnement à un certain nombre d'exemplaires pour ces écoles afin de rendre possible la distribution gratuite de ce mensuel aux élèves démunis : on peut en attendre à juste titre non seulement un effet sur les élèves eux-mêmes, mais aussi une influence sur les membres plus âgés des familles.
L'abonnement annuel à cette revue s'élève à 2,40 couronnes et peut être souscrit à Brno, au 18, place de l'Empereur-François-Joseph.
Puisse cet appel -

( changement.)

Scène 23


Dans une école primaire.
Quelques bancs sont vides. Les enfants encore en vie sous-alimentés. Tous ont des vêtements en papier.

L'INSTITUTEUR ZEHETBAUER : - - Prenez garde aux rumeurs en circulation et combattez-les comme il se doit. Le projet machiavélique des ennemis est de semer le trouble dans vos rangs, mais ils n'y parviendront pas. Fermez votre oreille à leurs allégations comme quoi nous ne pourrions pas tenir bon jusqu'à l'heureux dénouement et comme quoi régnerait chez nous la famine. Qui en est responsable, sinon les ennemis ? Et à présent ils développent même une activité d'empoisonnement de puits, car - ( Un garçon lève le doigt. ) Que veux-tu, Gasselseder ?
GASSELSEDER: S'il vous plaît, monsieur, alors on n'a le droit de rien boire ?
L'INSTITUTEUR : Assis, tu es un sot, je n'ai pas parlé au sens figuré mais au sens propre ! L'ennemi, incapable de nous vaincre sur le champ de bataille, a l'intention de saper nos forces à l'arrière. Ainsi donc, méfiez-vous des rumeurs. Contribuez de la manière la plus énergique à leur répression. Elles font partie de l'arsenal de nos ennemis -
( Un garçon lève le doigt. ) Que veux-tu, Anderle ?
ANDERLE : S'il vous plaît, monsieur, nos ennemis aussi ils ont un arsenal ?
L'INSTITUTEUR : Bien sûr qu'ils en ont un, seulement il ne contient que des rumeurs, et ils ne reculent devant aucun moyen pour miner l'édifice de la Monarchie, voire même desserrer les liens d'amour et de vénération qui nous attachent à la maison impériale. Kotzlik, tu déranges le cours, répète ce que je viens de dire.
KOTZLIK : Les ennemis - les ennemis, ils ont - miné l’arsenal - et - nous ne reculons devant aucun lien - qui nous attache à rien -

L'INSTITUTEUR : Mauvais sujet ! Tu resteras ici après la classe et recopieras dix fois la phrase que je te dicterai. Assis, bon à rien ! Et vous autres, soyez fermes. Prenez exemple en cela sur le Soldat de bois. Tant que l'aigle impérial des Habsbourg, symbole défiant les temps, évoluera au-dessus de nos têtes, il restera dressé, comme bâti pour l'éternité. Allez vous en convaincre vous-mêmes, allez sur place et n'hésitez pas à y planter un clou, dans la mesure où il y a encore de la place pour un clou, avec la permission de messieurs vos parents ou tuteurs. En vous y rendant fermez votre oreille aux langues sournoises car elles osent même prétendre que les jours du Soldat de bois sont comptés et qu'à sa place se trouvera bientôt un marchand de saucisses. Dieu soit loué, nous n'en sommes pas encore là et nous supportons volontiers les privations que la patrie nous impose tant que la victoire n'est pas définitivement acquise mais fluctue d'un camp à l'autre. Et pourtant ! Si nous - ( Un garçon lève le doigt. ) Que veux-tu, Zitterer ?
ZITTERER : S'il vous plaît monsieur, la paix !
L’INSTITUTEUR : Assis, mauvais sujet ! Toi, tu finiras la corde au cou quand tu entreras dans la vie, je te le prédis. Assis, bon à rien ! Tu n'as pas honte ? Et qu'est-ce qui se passe, là, au troisième rang ? Merores, mais tu bavardes !
MERORES : Papa a dit qu'il ne comprend pas cet enthousiasme pour la paix, lui, il n'est pas pressé, au contraire, je crois que ça l'embêterait plutôt, il a gagné pas mal de sous, et s'il va y avoir la paix, ça sera fini tout ça.

L'INSTITUTEUR : Merores, c'est bien que ton père tienne bon si vaillamment et qu'il donne l'exemple, mais tu parles sans qu'on t'interroge et c'est là un signe que grâce aux menaces de l’ennemi la discipline s'est d'ores et déjà fortement relâchée. Je n’irai pas jusqu'à supposer que vous êtes à la solde de la propagande ennemie qui a ses antennes partout, mais je dois vous dire : alors que la décision finale est à portée de notre main, pareil comportement me paraît hautement suspect. Je ne peux que le marteler encore et encore : restez ferme quoi qu'il arrive ! Que se produirait-il si même vous deviez vaciller ? Les ennemis envahiraient le pays et alors malheur à vous, malheur à vos soeurs et à vos promises, malheur à messieurs vos parents ou tuteurs ! ( Un garçon lève le doigt. ) Que veux-tu, Sukfüll ?
SUKFÜLL : S'il vous plaît, monsieur, les étrangers ! Mon père, il a dit qu'il ne veut plus tenir bon, il n'y tient plus, il serait grand temps que les étrangers arrivent !
LA CLASSE : Oui, cultivons le tourisme !
L'INSTITUTEUR : Mais non ! Ce n'était pas dans ce sens là ! Le tourisme est une tendre petite plante qui exige tous nos soins. Est-ce que vous auriez la nostalgie des macaronis ?

LA CLASSE : Oui ! On voudrait avoir quelque chose à manger !
L'INSTITUTEUR : Bah ! Vous êtes de mauvais sujets ! Quelle honte ! Que doit penser de vous feu notre vénéré monarque dont le portrait jadis vous contemplait de là-haut ? Jamais il n'aurait pu s'imaginer qu'il en résulterait une telle dépravation lorsqu'il se vit contraint d'entreprendre cette guerre défensive délibérément suscitée, et de tirer l'épée contre des forces supérieures en nombre. Gare à vous si l'ennemi envahit le pays ! Il descendrait dans les hôtels de luxe, ça ne serait pas drôle pour vous, et nos épouses, les gardiennes du foyer familial en seraient pour leurs frais. Avez-vous oublié tout ce que je vous ai dit ? J'espère bien que non !
LA CLASSE : Alors que la rude tempête guerrière balaye nos contrées, que notre illustre monarque a appelé aux armes des milliers et des milliers de nos fils et de nos frères, se font jour les premiers signes d'un accroissement du tourisme. Ainsi donc ne perdons jamais de vue cet idéal. Entonnons plutôt cette vieille chanson que vous nous avez apprise jadis en temps de paix, Cultivons le tourisme ! ( Ils chantent. )
A, a, a, les touristes les voilà.
Les temps moroses sont révolus,
Les étrangers enfin affluent.
A, a, a, les touristes les voilà.

(Changement.)

Scène 24

A la fédération du Tourisme.

LE REDACTEUR : - - de vous demander quelques déclarations sur l'organisation du tourisme après la guerre : savoir si des mesures ont déjà été envisagées dans ce domaine.
LE RESPONSABLE : Bien évidemment. Comme vous le savez, les jours-ci, suite au congrès de la section médicale des corporations estudiantines, a eu lieu un échange entre représentants des groupes spécialisés dans le tourisme des corporations estudiantines d'Allemagne, de Hongrie et d'Autriche.

LE REDACTEUR : Il faut sans doute s'attendre à ce que le problème du tourisme après la guerre soit examiné sous des angles totalement nouveaux.
LE RESPONSABLE : Indubitablement.
LE REDACTEUR : Auriez-vous l'amabilité de me donner d'abord un indice sur la direction que prendra après la guerre la situation de nos frères d'armes en regard du tourisme ? Il n'est pas question sans doute que l'ennemi ne subisse pas de pertes aussi dans ce domaine ?

LE RESPONSABLE : Selon toute probabilité, les Allemands ne se rendront évidemment pas sur les lieux de tourisme belges et français.
LE REDACTEUR : Vous voulez dire que les Allemands ne pourraient pas ou ne voudront pas se rendre sur ces lieux ?
LE RESPONSABLE : Je veux dire que les Allemands ne pourront pas vouloir se rendre sur ces lieux.
LE REDACTEUR : Alors les Allemands chercheront sans doute des remplacements ? Je veux dire, des lieux de remplacement dans leur propre pays ?
LE RESPONSABLE : La côte allemande offre suffisamment de lieux pour remplacer les plages de la mer du Nord.

LE REDACTEUR : Mais où les Allemands chercheront-ils des lieux pour remplacer la Côte d'Azur ? Selon toute évidence, chez nous ?
LE RESPONSABLE : La côte autrichienne de l'Adriatique est sans doute parfaitement apte à remplacer la Côte d'Azur avec ses avantages climatiques comme lieu de villégiature au printemps et en été ; elle devra donc s'attendre à un gros afflux de touristes.
LE RÉDACTEUR : En mentionnant la côte autrichienne de l'Adriatique en opposition sans doute à la côte italienne, vous voulez en tout cas affirmer que l'Adriatique sera toujours -

LE RESPONSABLE : - nôtre. Certes, sinon les Allemands seraient contraints de chercher un remplacement pour l’Adriatique aussi.
LE RÉDACTEUR : Si je vous ai bien compris, vous êtes donc d'avis que c'est principalement le public allemand que notre tourisme devra prendre en compte ?
LE RESPONSABLE : En effet.
LE RÉDACTEUR : Venons-en à l'essentiel. Quelles serons les attractions que nous pourrons offrir après guerre aux étrangers, ou plutôt que pourrons-nous leur offrir en remplacement des monuments éventuellement détruits par la guerre ? Pour l'Adriatique vous avez très justement établi un pronostic favorable. Mais qu'avons-nous à offrir en plus ?

LE RESPONSABLE : En plus, les pays alpins, avec leurs superbes souvenirs de guerre, constitueront un pôle d'attraction pour le public touristique des empires centraux.
LE RÉDACTEUR : Quel genre de souvenirs de guerre seraient envisagés dans ce domaine ?
LE RESPONSABLE : Nous caressons l'espoir que le recueillement sur les tombes de nos héros et dans les cimetières militaires entraînera la venue de nombreux voyageurs. Il s'agit de mettre de nouveau en valeur notre maison. Et sur ce point justement nous en appelons à la collaboration de la presse puisqu'il nous incombe de mettre à profit les attractions que recèle chaque époque, et que les tombes de ceux qui sont morts au champ d'honneur semblent faites tout exprès pour autoriser l’espoir d'une reprise du tourisme.

(Changement.)





jeudi 12 avril 2007

Gerald Stieg in "Les guerres de Karl Kraus" ( AgonE )

KARL KRAUS LA CONSTRUCTION
DE LA REALITE VIRTUELLE
"Les principales étapes
d'une critique paradigmatique"

Kraus se lança dans la critique de la presse dès la création de la Fackel en avril 1899. Un certain nombre d'ouvrages, parmi lesquels le livre de Jacques Bouveresse, se sont particulièrement intéressés à la première période de cette campagne. Paru en septembre 2005, mon propre livre se penche sur la seconde moitié de la carrière de Kraus et souligne le caractère toujours pertinent à notre époque de sa critique du militarisme et des médias. Je voudrais montrer ici comment il a introduit un concept fondamentalement nouveau dans le débat sur les médias, celui de « réalité simulée » ou ( comme on dirait aujourd'hui ) de « réalité virtuelle ».

1 . MENSONGES, RUMEURS & MYTHES
« Le bombardement de Nuremberg » - « L'or français »
L'Allemagne « coupable de la guerre »

À l'automne 1914, devant les abus de la propagande patriotique, Kraus expliqua sa position dans une célèbre proclamation intitulée « In diesergrossen Zeit [ Dans cette grande époque ] ». Sa critique portait sur tout l'appareil de propagande et il y affirmait que « le télégramme est une arme de guerre au même titre que la grenade ». Cette référence aux télégrammes peut être rapportée à l'opération menée en août 1914 par la marine britannique, qui coupa les câbles télégraphiques sous-marins reliant l'Allemagne à l'Amérique. Berlin perdit rapidement l'initiative dans ce que l'on appelait alors « la guerre du câble », cependant que l'agence de presse Reuters était considérée comme « l'arme la plus redoutable du gouvernement britannique ».
La machine de propagande battait alors son plein dans tous les pays belligérants et Kraus était, à juste titre, fort sceptique face la propagande anti-allemande, et surtout face aux récits sur les « atrocités allemandes ». À ses yeux, la presse était une « honte internationale ». Mais son principal souci fut de révéler les mensonges qui émanaient des services allemands et autrichiens. Le plus important d'entre eux, dénoncé par Kraus comme « le mensonge primordial », fut l'information selon laquelle des avions français auraient bombardé une ligne de chemin de fer aux environs de Nuremberg, le 3 août 1914. Cette information fut reprise au Reichstag le lendemain par le chancelier Theobald von BethmannHollweg pour justifier la déclaration de guerre à la France. Il s'agissait de prouver que l'Allemagne menait une « guerre défensive » et d'offrir un fondement à la vaste campagne de propagande destinée à faire passer l'agression militaire allemande pour un acte d'autodéfense.
Dans le même temps, des rumeurs tout aussi mensongères se propagèrent au sujet de « l'or français ». Le 3 août, le gouvernement allemand affirma que vingt-cinq automobiles transportant quatre-vingts millions de francs-or avaient pénétré sur le territoire allemand à partir des PaysBas en direction de la Russie. Cette annonce entraîna une réaction de panique dans toute l'Allemagne et provoqua une immobilisation quasi complète de la circulation automobile. Le gouvernement lui-même semble avoir cru bon nombre de ces rumeurs et, le 9 août 1914, son organe de presse officiel, le Norddeutsche Allgemeine Zeitung, fit sa une sur la capture de trois véhicules chargés d'or. Les informations de ce genre furent immédiatement reprises par le reste de la presse allemande, c'est-à-dire par les quelque 3600 journaux de ce pays, le plus cultivé du monde. Ces rumeurs, fabriquées de toutes pièces par les autorités et nourries par les médias, étaient si convaincantes que vingt-huit personnes furent tuées en Allemagne durant cette panique de « l'or français » à cause de l'excès de zèle de gardes-frontières qui tentaient d'intercepter les véhicules. La parfaite absurdité de cet épisode inspira à Kraus deux scènes du premier acte des Derniers jours de l'humanité.
« Le bombardement de Nuremberg » et « l'or français » sont ainsi deux informations qui circulèrent en août et septembre 1914 et qui se révélèrent absolument fausses. Elles étaient pourtant si plausibles et la population si crédule que presque tout le monde y crut. Voilà l'origine de ce que Kraus allait baptiser la « réalité simulée ». Mais comment peut-on expliquer l'invention de cette fausse réalité ? Pour Kraus, les coupables étaient les journaux, de mèche avec les politiciens et les militaires. Dans un premier temps, il blâma seulement l'irresponsabilité des journalistes, affirmant que c'étaient eux qui exploitaient les diplomates. Mais, à l'automne 1915, il publia une série d'aphorismes plus élaborés sur les liens existants entre la politique, le journalisme et la guerre. Il parvint alors à un jugement plus équilibré, qu'il présenta sous forme de question-réponse : « Comment le monde est-il gouverné et conduit à la guerre ? - Les diplomates disent des mensonges aux journalistes, puis ils les croient quand ils les voient imprimés. »
Le mot « Luge » - falsification ou mensonge - apparaît des centaines de fois dans la Fackel, tout entière construite à partir de l'analyse krausienne d'un système de mensonges qui s'engendrent eux-mêmes. Les mensonges publiés dans la presse sur les prétendues atrocités commises de tout côté incitent les gens à se venger en commettant des atrocités véritables. Ce processus va encore se poursuivre tout au long de quatre années de guerre, durant lesquelles la Fackel accumulera des dizaines d'exemples supplémentaires.
Bien entendu, une fausse réalité du même type est créée au même moment en France et en Grande-Bretagne, au travers notamment de comptes rendus outranciers sur les « atrocités allemandes ». Parmi ces mythes, le plus désastreux fut celui de la prétendue « culpabilité de guerre allemande ». L’affirmation que l'Allemagne avait été l'unique responsable du déclenchement de la guerre eut des conséquences dévastatrices, comme le démontra l'homme politique libéral britannique Arthur Ponsoby dans son livre Falsehood in Wartime ( Le Mensonge en temps de guerre ). Les dirigeants britannique et français, Lloyd George et Poincaré, savaient pertinemment qu'imputer à l'Allemagne la responsabilité exclusive de la guerre était une contre-vérité. Mais l'atmosphère anti-allemande engendrée par leur propre propagande les contraignit à faire inscrire la fameuse clause sur la « culpabilité de guerre » dans le traité de Versailles. Comme Kraus le vit dès 1919, ce traité eut pour résultat de rendre une seconde guerre mondiale à peu près inévitable.

2. LA MENTALITÉ ALLEMANDE D'APRÈS GUERRE
« Le coup de poignard dans le dos » - « L'innocence persécutrice »
« La croix gammée se dresse »

Kraus a emprunté le terme de « mentalité » à la sociologie française moderne pour décrire le climat politique de l'Allemagne du début des années 1920. Pour définir cette mentalité, il reprend le concept familier de « victime innocente » et le renverse en « innocence persécutrice » - « verfolgende Unschuld ». Une parfaite illustration de ce concept est le fameux mythe du « coup de poignard dans le dos », qui permit aux militariste comme Hindenburg d'affirmer que l'armée allemande, restée « invaincue sur le champ de bataille », avait été trahie par les défaitistes - les socialistes, les pacifistes et les juifs. S'il est convaincu d'appartenir au camp des innocents, le criminel peut projeter son acte d'agression sur sa victime. Avec une telle mentalité, c'est la victime qui devient le véritable agresseur et, puisqu'elle est le véritable agresseur, on peut s'en prendre à elle en toute innocence.
Cette mentalité devint si répandue en Allemagne après l'effondrement de novembre 1918 que, lorsque des militants d'extrême droite agressaient et même tuaient un socialiste ou un Juif, ils avaient de bonnes chances d'être acquittés par les juges allemands patriotes. Les tribunaux ne remplissaient plus leur premier devoir : examiner les éléments de preuves pour établir la vérité. Ainsi les juges réactionnaires s'alliaient-ils aux journalistes irresponsables et aux politiciens revanchards. Cela éclaire le commentaire prophétique de Kraus dans la Fackel de janvier 1921: « En Allemagne, où la croix gammée s'élève au-dessus des ruines de l'embrasement du monde, le droit légitime s'annonce dans l'acquittement, qui fait chaud au coeur, des étudiants de toutes les facultés du meurtre.» La croix gammée fascinait Kraus : il la voyait comme une croix chrétienne que l'on aurait tordue pour lui donner des crochets et en faire une arme. Elle incarnait en ce sens l'idée d'« innocence persécutrice ». Le symbole de la souffrance chrétienne innocente devenait l'emblème de l'agression et du mal.

3. FALSIFICATION DE LA MÉMOIRE
"L'amnésie autrichienne et la forteresse de Przemysl"

La critique des mensonges entreprise par Kraus acquiert une force nouvelle de par son insertion dans le tableau de la mentalité d'après guerre. Mais son analyse se complexifie quand il se concentre sur un troisième élément de la création de la réalité virtuelle, « la falsification de la mémoire ». Dans Les Derniers jours de l'humanité, qui paraît sous forme de livre en 1922, la politique de la mémoire constitue un thème central. L’une des scènes les plus frappantes de ce texte montre que la falsification de la mémoire n'est pas seulement un phénomène psychologique ; elle est aussi politique, puisqu'elle est continuellement reconstruite par l'appareil de propagande - une reconstruction si plausible que nous sommes tentés de nous en rendre complices. Dans la scène 16 de l'acte II, un général d'état-major dicte une dépêche de presse sur la forteresse autrichienne de Przemysl qui vient d’etre prise par les Russes ; alors que celle-ci était jusqu'alors considérée comme la fierté de l'armée austro-hongroise, le général minimise sa perte et la traite comme insignifiante. Au journaliste qui, à l'autre bout du fil, s'interroge sur cette présentation, le général répond « On peut tout faire oublier mon ami ! » À l'acte suivant, une scène parallèle (scène 22) se situe après la reprise de Przemysl. Cette fois, la dépêche de presse retourne l'argument et réaffirme l'importance stratégique de la forteresse : « L’artillerie la plus moderne - Comment ? On ne peut pas faire oublier ? Rien que de la quincaillerie ? Mais non, plus maintenant ! On peut tout faire oublier, mon cher ami ! » Cette scène ajoute encore à la complexité de l'analyse de Kraus en montrant que les journalistes ne travaillent pas à l'écart des institutions politiques. Kraus indique ainsi que les rédactions de la presse officielle, les porte-parole du gouvernement et les conseillers en communication ( les spin doctors ) constituent des éléments essentiels du réseau de désinformation.
« On peut tout faire oublier, mon cher ami ! » est l'un des leitmotive de la Fackel de l'entre deux-guerres. Il se menait en effet à cette époque une autre guerre - la fameuse « guerre de la mémoire » - sur la manière dont on devait se remémorer les événements des années 1914-1918. Kraus dénonçait régulièrement l'amnésie autrichienne. C'est le thème de son poème satirique de novembre 1918, « Mir san ja eh die reinen Lamperln [ Nous sommes innocents comme de doux agneaux ] ». En 1918 (et à nouveau en 1945), les Autrichiens prétendirent que la guerre était la faute des méchants Allemands. Mais, comme le fit remarquer Kraus, les Autrichiens ne pouvaient protester de leur innocence que s'ils se faisaient « une gloire de leur mémoire courte ». Tandis que les anciens combattants défilaient dans les rues « N'oublions jamais » devint le slogan de toutes les nations européennes après 1918. Mais tout dépendait des systèmes de valeurs respectifs - de la mentalité dominante. En Angleterre, par exemple, la mobilisation de la Légion britannique pour maintenir vivante la mémoire de « Nos glorieux disparus » fut contrebalancée par le développement certain d'un mouvement pacifiste. Mais en Autriche et en Allemagne, la commémoration de la guerre était orchestrée par des groupes paramilitaires comme la Heimwehr et le Stahlhelm. Le souvenir devint une activité politique ; mythes glorieux et récits désillusionnés se disputaient le contrôle de la conscience populaire. On mit sur pied un gigantesque appareil de monuments aux morts et de commémorations afin de nimber la mort pour la patrie d'une aura de dignité. La satire de Kraus visait à discréditer ce culte de l'héroïsme - une mémoire pervertie du passé dont il craignait qu'elle ne coûtât plus tard des millions de vies.

4. CLICHÉS & SLOGANS
« Se serrer les coudes » -L« Anschluss » - Le « Volk »

Si la propagande politique et le revanchisme militaire constituaient pour Kraus des cibles évidentes, celui-ci réservait sa satire la plus subtile à ces instruments de persuasion cachés que sont les « phrases [ Phrasen] » - c'est-à-dire les slogans et les clichés. Le mot « Phrasen » apparaît plusieurs milliers de fois dans la Fackel, et presque invariablement dans un contexte critique. Dans un texte de février 1929 où il revient sur la Première Guerre mondiale, Kraus rappelle que son idée essentielle a été d'identifier celle-ci à un « déchaînement de clichés préfabriqués ». Par ce lavage de cerveau, la presse est devenue une « organisation mortifère de l'irresponsabilité morale et intellectuelle, créant elle-même les événements ». C'est la corruption journalistique du langage, en particulier par l'usage des clichés, affirme-t-il, qui a causé les pires dégâts.
Les clichés sont-ils réellement si destructeurs ? On peut aborder cette question sous deux angles. Dans une perspective sociolinguistique, les clichés peuvent avoir une fonction constructrice. Ils produisent de la cohésion dans un univers instable. Dans les périodes de modernisation rapide, les clichés, nous rappelle-t-on, « prennent de l'importance en tant que repères d'orientation » : ce sont des « blocs réifiés d'expériences passées » qui aident à combler le « vide institutionnel ». Ils organisent l'expérience vécue en segments prédigérés, encourageant ainsi des modes de comportement conformistes et prévisibles. La société ne pourrait guère fonctionner sans un tel filet de sécurité linguistique, dont les mailles sont formées par des proverbes comme « Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain ». De telles expressions font appel à la sagesse pratique commune pour établir des liens entre sphère domestique et sphère publique - même les politiciens peuvent exiger un « bon coup de balai ».
Puisque Kraus considère le langage comme le creuset d'où jaillissent les idées, on aurait pu s'attendre à ce qu'il se montre moins hostile envers les expressions proverbiales. Mais il fait une distinction entre les créations verbales délicates et les platitudes destinées à séduire. Les guerres éclatent parce que des politiciens irresponsables « peuvent prétendre représenter la volonté d'une nation qu'ils ont préalablement intoxiquée avec des clichés ». Cela serait impossible s'il n'était pas dans la nature même des clichés de favoriser des modèles de pensée collective fort éloignés des réalités de l'action politique. L’exemple le plus convaincant que Kraus nous en donne est l'expression familière « Schulter an Schulter [ Se serrer les coudes ] ». Elle est citée plus d'une centaine de fois dans la Fackel. L'homme politique qui déclare que l'Autriche et l'Allemagne - ou, bien sûr, l'Angleterre et les États-Unis - devraient « se serrer les coudes » manque à peu près à tous ses devoirs. Il ne s'agit pas seulement d'un cliché ; c'est un slogan politique proféré sur le ton bravache des écoliers pour détourner l'attention des réalités de la guerre moderne.
Dans les premiers travaux de Kraus, sa critique des clichés concernait les questions esthétiques plus que la propagande politique. Mais pendant les années 1920, l'accent a changé : il ne s'agissait plus de critiquer seulement les clichés vides de sens mais aussi les slogans destinés à endormir les esprits. Les slogans de ce genre apparurent notamment pendant la campagne en faveur de l'Anschluss - le rattachement de l'Autriche à l'Allemagne. Kraus s'opposa à cette campagne, surtout quand l'Anschluss était revendiqué par des gens se prétendant socialistes mais qui étaient en réalité farouchement nationalistes. Le plus important de ces slogans, « le peuple allemand », fut celui qui allait finalement dominer tout le discours politique du national-socialisme. Le terme « Volk [ peuple ] », avec ses connotations populistes, nationalistes et racistes, montre comment un seul mot peut donner forme à une vision destructrice du monde. Dans les années 1920, c'était déjà un terme-clé dans le débat sur l'identité autrichienne et dans la campagne en faveur de l'Anschluss.
C'est dans ce contexte que Kraus écrivit un article prophétique dans la Fackel de mai 1926. Ce texte annonce le phénomène de la réalité virtuelle, c'est-à-dire d'images engendrées par les médias pour créer un monde d'illusions plausibles. En réponse aux gros titres de la presse sur l'éventualité de l'Anschluss, Kraus explique que le pouvoir hypnotique du journal a créé une « réalité simulée [vorgetauschte Wirklichkeit] ». En citant mutuellement leurs usages respectifs des concepts de « Volkstum », de « Das deutsche Volk » et de « das Volk Deutschosterreichs », les journaux de Berlin et de Vienne produisent un discours circulaire qui ne se fonde sur aucun événement politique ou diplomatique réel. Par exemple, le chancelier autrichien est en visite à Berlin, mais il n'a pas encore rencontré son homologue allemand, ni même publié un communiqué ; pour combler ce vide, la presse recycle les slogans tirés de « la dernière conversation de bistrot entre les deux royaumes ». Le commentaire de Kraus à ce propos est incisif : « La réalité insinuée et fabriquée par le journalisme, qui étrangle l'imagination et assassine les hommes, vit et se répand en se fondant sur la seule règle de publier en gras et à la une des opinions parfaitement vides, [...] détritus d'une réalité simulée. [...] Jamais le Volte germano-autrichien ne tolérera une politique qui pourrait faire penser le moins du monde qu'elle puisse être dirigée contre le Volte allemand. [ ... ] Les gros titres et les petites phrases créent un monde où rien n'est réel sauf les mensonges. »
En mettant ainsi en avant le mot « Volk » - un concept tendancieux qui présuppose à la fois une solidarité politique et une homogénéité biologique -, les médias créent un cadre de référence par essence fictif. Le problème est que ce gigantesque appareil a la capacité de transformer des « non-événements » en « action et en mort »

La transsubstantiation des métaphores :
« sang », « sel » et «extermination »

On considère parfois que la métaphore ne fait qu'endimancher le langage en remplaçant un mot ordinaire par un autre plus poétique. Pour sa part, Kraus soutient au contraire que les métaphores saturent notre discours quotidien et façonnent nos modes de perception. En lisant l'expression « pour sa part », que je viens d'employer, aucun lecteur ne s'est imaginé le partage d'un gâteau ou d'une somme d'argent. L’origine de l'expression est perdue, mais de telles métaphores invisibles imprègnent notre langage et donc notre mode de vie, comme l'ont montré Lakoff et Johnson dans leur étude systématique sur Les Métaphores dans la vie quotidienne. Ce livre défend l'idée que les expériences vécues fondamentales, comme l'amour ou la dispute, n'ont pas de structure intrinsèque et qu'elles n'en acquièrent une qu'au travers de l'articulation métaphorique. Kraus, quant à lui, insiste avant tout sur les métaphores pour lesquelles on peut mourir - le slogan « se serrer les coudes » par exemple.
La question de la métaphore est au coeur de la philosophie du langage de Kraus, et il attribue une importance toute particulière aux métaphores corporelles ; cette insistance a un lien étroit avec la construction de la réalité virtuelle. Quand nous utilisons une métaphore comme, par exemple, « avoir le sang chaud », faisons-nous référence de manière littérale à quelque chose de physique, au liquide qui coule dans nos veines, ou bien faisons-nous métaphoriquement référence à quelque chose d'intangible, à une disposition psychologique ? Cette question est au coeur de la critique la plus puissante que Kraus ait conduite contre la propagande : Troisième nuit de Walpurgis, ce classique de l'analyse de la propagande nazie, écrit pendant l'été 1933 et publié aujourd'hui aux éditions Agone dans une traduction française qui fera référence. La réponse de Kraus est que la propagande allemande mêle constamment le sens littéral au sens métaphorique. Pire encore : alors que les métaphores caractérisent le comportement civilisé, cette propagande les ramène en arrière dans l'univers brutal de la violence physique.
L'exemple le plus clair est celui de l'idéologie du « sang ». Le sang a de multiples significations, qui vont des liens de parenté et de l'hérédité biologique à l'excitation physique et au courage au combat. Ce fluide vital lui transporte les globules rouges et blancs devient une matrice idéologique qu'invoquent inlassablement racistes et bellicistes. Pendant la la première Guerre mondiale, les réflexions de Kraus l'ont conduit à reconnaître la force motrice à l'oeuvre dans la propagande allemande comme une « soif sanguinaire du langage ». Dans Les Derniers Jours de l'humanité, il nous rappelle que c'est du sang réel qui est versé dans cette guerre, non pas celui des propagandistes mais « le sang des autres » - celui des conscrits jetés dans la bataille. Au lendemain de la guerre, les écrits allemands revanchards furent dominés par le culte du « sang », qui mêlait les notions de courage militaire et de pureté raciale.
Dans Troisième nuit de Walpurgis, ce « mythe du sang » est évoqué des dizaines de fois, depuis l'adhésion de Heidegger au concept de « forces relevant de la terre et du sang » jusqu'à l'exceptionnelle « valeur du sang » pour les SS. La propagande nazie exploite à la fois la croyance selon laquelle le sang détermine l'héritage génétique, et la peur que le « sang aryen » puisse être corrompu par les rapports sexuels avec des non-Aryens. Kraus en conclut que, dans la presse et à la radio allemandes, le mot « sang » apparaît plus fréquemment en un seul jour que pendant une année entière dans tout autre pays. Il cite également le refrain du plus célèbre des chants de marche nazi,
« Quand du sang juif gicle sous le couteau / On ne s'en trouve que mieux ». Ces paroles sont extraites du dernier couplet de Sturmsoldaten, un chant destiné à être entonné non seulement par les SA mais aussi par les groupes de jeunesse. Kraus ajoute que de tels chants ont sur ceux qui les chantent l'effet d'une « bonne dose de méthode Coué ». Émile Coué est ce psychologue français qui fut à l'origine de la vogue de l'« autosuggestion » - cet ânonnement collectif de maximes euphorisantes censées faire disparaître les symptômes de dépression ; ce rituel libérerait les énergies réprimées car l'inconscient « est crédule et accepte avec une docilité ingénue ce qu'on lui dit ». L’idée selon laquelle quand on verse le sang juif « On ne s'en trouve que mieux » est un écho grotesque de la méthode Coué, pimenté de haine raciale.
Pour Kraus, la situation serait moins grave si le « sang » était ici seulement une métaphore. Mais le « miracle de la transsubstantiation » a opéré : « Et quelle révélation serait plus surprenante pour celui qui a connu la langue de près ? Quel spectacle serait plus fracassant que celui de l'enveloppe des mots se remplissant à nouveau du sang qui était autrefois son contenu ? Spectacle réjouissant lorsque ce sang n'est qu'une métaphore […] Spectacle de Gorgone lorsque c'est la renaissance d'un sang physique qui commence à couler hors de la croûte de la langue »
Le concept de « croûte » de la langue implique que les mots ont un pouvoir de guérison, pourvu qu'ils soient utilisés de manière appropriée : ils forment alors un tissu protecteur autour du corps éminemment vulnérable. Utilisées à bon escient, les métaphores participent d'une culture de la dispute dans laquelle le conflit physique a été déplacé sur un plan symbolique. Mais à présent, c'est l'inverse qui s'est produit : « Nous assistons à l'éclosion de la phrase qui devient acte. » Malgré les dénégations, puisque les métaphores sanguinaires créent un climat qui encourage à infliger des blessures réelles, c'est du sang véritable qui inonde les prisons allemandes.
L'exemple le plus parlant que donne Kraus d'une métaphore corporelle est l'expression « Verser du sel sur une plaie ouverte ». Dans les sociétés anciennes, avant l'émergence de la médecine moderne, le sel servait d'antiseptique. Lorsque les marins étaient fouettés en guise de châtiment disciplinaire, on frottait leurs plaies avec du sel, ce qui les rendait bien sûr plus douloureuses mais aidait également à les soigner. Quand cette pratique eut disparu, l'expression a persisté à titre de métaphore, au sens d'aviver chez quelqu'un un sentiment de honte ou de humiliation. Dans Troisième nuit de Walpurgis, Kraus se sert de cet exemple pour montrer que l'équilibre entre le corps et l'esprit, caractéristique d'une langue civilisée, a été rompu : les voyous nazis ont plongé les mains ensanglantées de l'une de leurs victimes dans un sac de sel afin d'exacerber sa douleur.
Son intérêt pour les métaphores comme « Le sang gicle sous le couteau » ou « Verser du sel sur une plaie ouverte » conduit Kraus à interroger la plus fondamentale de toutes les métaphores nazies, celle de l'« extermination ». Qu'entendent véritablement Hitler et ses sbires quand ils parlent d'« exterminer [ausrotten] » leurs ennemis? À l'époque, la plupart des observateurs pensaient que, lorsque les nazis parlaient de « détruire » les communistes et d'« exterminer » les Juifs, ils utilisaient ces expressions de façon métaphorique, au sens de « les chasser des positions de pouvoir ». Quand la presse britannique interprétait de telles déclarations, elle s'en tenait « au sens figuré ». Mais Kraus montre très clairement que l'essence même du mouvement nazi est l'« anéantissement [Vernichtung] » physique. Il cite un passage dans lequel des juristes nazis invoquent les anciennes lois germaniques censées approuver « l'élimination totale de l'ennemi intérieur ». On y explique que, traditionnellement, tout membre du Volk pouvait « abattre sans se cacher » les ennemis de celui-ci. En soulignant ces expressions, Kraus suggère que l'avertissement doit être pris au sérieux. Bref, il avait fort bien compris que le nazisme était gouverné par une « mentalité exterminatrice ».

CONCLUSION
« LIBERTÉ DE LA PRESSE » & « PROPAGANDE GUERRIÈRE »

Kraus a reconnu en 1933 ( comme il l'avait déjà fait en 1914 ) qu'un appareil de propagande avait été mis en place pour justifier une agression militaire. Mon hypothèse est que sa critique peut être considérée comme un « paradigme » : soixante-dix ans plus tard, ses catégories-clés sont toujours valables, et elles peuvent s'appliquer à la guerre qui a débuté en mars 2003 avec l'invasion de l'Irak. Certains optimistes prétendront sans doute que la situation actuelle est complètement différente : nous avons aujourd'hui une presse plus critique et plus indépendante, sans compter les autres médias qui, comme la télévision et l'Internet en particulier, garantissent la liberté d'expression. La réponse de Kraus est que « la liberté de la presse » est pour l'essentiel un mythe. Un journal indépendant ou une chaîne de télévision indépendante, cela ne saurait exister. Tous sont soumis aux pressions des propriétaires, des annonceurs, des intérêts de classe et des idéologies nationalistes. De surcroît, en période de crise, le contrôle effectif des médias passe aux mains des responsables politiques et militaires qui sont bien décidés à diffuser leur propagande belliciste.
La critique que fait Kraus des liens entre le militarisme et les médias constitue l'un des aspects les plus prophétiques de son oeuvre. Nous pourrions conclure sur un exemple simple et assurément paradigmatique : l'affaire Friedjung. En 1908, l'historien néoconservateur Heinrich Friedjung publia un article dans le principal quotidien du pays, la Nette Freie Presse ; il y faisait état de documents censés prouver que l'Autriche était menacée de trahison et de conspiration dans les Balkans. Il s'agissait de justifier une attaque préventive contre la Serbie. Mais la menace de guerre s'évanouit, et l'Autriche réussit à annexer la Bosnie-Herzégovine sans recourir à la guerre prévue. Un an plus tard, Friedjung fut poursuivi pour diffamation par les hommes politiques croates qu'il avait faussement accusés de trahison. Ses « documents » se révélèrent être des faux, fabriqués par le ministère des Affaires étrangères autrichien, et Friedjung subit une humiliation publique.
L’affaire inspira à Kraus sa plus importante analyse politique dans la période qui précéda la Première Guerre mondiale : « Le procès Friedjung» ( décembre 1909 ). Dans ce texte, on trouve le passage suivant : « l'Autriche est la victime des médias la plus consentante qui soit. Elle ne se contente pas de croire ce qui est imprimé, elle croit également le contraire lorsqu'il est également imprimé. […] Les journaux hurlent :« L’Autriche est en danger! » ; et les gens disent : « Pas possible ! » Puis les mêmes journaux hurlent: « L’ Autriche n'a jamais été en danger! » ; et les gens répètent : « Pas possible!» Malheureusement, comme Kraus le faisait remarquer dans cet article, la leçon politique de l'affaire Friedjung n’a pas été retenue, et les va-t-en-guerre l'ont finalement emporté.
Évoquons maintenant le parallèle le plus récent : les faux documents de Colin Powell et des gouvernements américain et britannique. Les preuves utilisées pour justifier l'invasion de l'Irak en 2003 se sont révélées aussi fausses que celles invoquées dans l'affaire Friedjung. Mais aucun tribunal américain ou anglais n'a réussi à condamner les dirigeants politiques responsables de ce faux scénario, qui a pourtant coûté d'innombrables vies humaines. Les photos de bases ennemies présentées par le secrétaire d'État américain Colin Powell aux Nations unies pour justifier l'attaque contre l'Irak relevaient davantage des ficelles de la communication que du renseignement fiable. Nous savons aujourd'hui qu'il n'y avait pas d'« armes de destruction massive » en Irak, et que Saddam Hussein n’avait rien à voir ni avec Al Qaida ni avec les attentats contre les Twin Towers. Mais, pendant des mois, ces fables élémentaires ont été rabâchées par les médias patriotiques avec une telle insistance que la majorité des membres du Parlement britannique et du Congrès américain ont fini par les croire. Le fiasco Friedjung se répétait, mais cette fois c'était l'Amérique qui était prétendument en danger : l'Angleterre et la puissance militaire dominante devaient « se serrer les coudes ».
L’attaque austro-hongroise contre la Serbie en août 1914 comportait tout au moins un zeste de logique puisque le complot visant à assassiner l'archiduc François Ferdinand fut bel et bien ourdi à Belgrade. Mais comment un acte de terrorisme commis par des Saoudiens entraînés en Afghanistan peut-il justifier l'invasion de l'Irak ? Nous sommes là devant une réalité simulée à grande échelle. Ainsi ma contribution se conclut-elle comme elle a commencé, en rappelant la déclaration prophétique de Karl Kraus à l'automne 1915 - déclaration qui n'a rien perdu de sa valeur quatre-vingtdix ans plus tard : « Comment ce monde est-il gouverné et conduit à la guerre? - Les diplomates disent des mensonges aux journalistes puis ils les croient quand ils les voient imprimés. »

EDWARD TIMMS

Traduit de l'anglais par Frédéric Cotton

samedi 31 mars 2007

FÉCONDITÉ MORALE in ESSAIS

L'égoïsme est une fiction des théoriciens de la morale ; ne vouloir que son propre bien n'est absolument pas, pour le sentiment, simple affaire personnelle. Purement égoïste ne pourrait être qu'une totale surdité affective, un automatisme non accompagné de conscience, le court-circuit entre stimulus sensoriel et volonté sans interposition d'aucun sentiment du monde. Le débauché, le grand criminel, le coeur de glace représentent comme tout autre type d'homme des variétés de l'altruisme ; comme on a dû reconnaître dans le donjuanisme une forme d'amour.
On a démontré que tout mouvement d'altruisme peut être ramené à des gestes d'égoïsme ; on aurait pu démontrer aussi bien que tout acte égoïste cache des élans altruistes sans lesquels il ne serait pas pensable. Les deux déductions, sous cette forme extrême, sont également drôles ; c'est la majesté du concept dans un pot branlant, un jeu intellectuel involontaire - du fait que le terrain affectif sur lequel il se déroule est mouvant.
Ce qui ressort de l'analyse de tout exemple d'égoïsme, c'est un rapport affectif avec l'entourage, une relation entre soi et l'autre qui se trouve être, aux deux bouts, difficile. Mais il n'y a jamais eu non plus d'altruisme à l'état pur. Il n'y a jamais eu que des êtres amenés à rendre service à d'autres parce qu'ils les aimaient, et des êtres amenés à leur nuire parce qu'ils les aimaient sans pouvoir exprimer autrement cet amour. Ou qui faisaient l'un et l'autre, parce qu'ils haïssaient. Mais la haine et l'amour ne sont eux-mêmes que des manifestations trompeuses, des indices fortuits d'une seule et même force qui tourmente nombre d'entre nous et que l'on peut définir seulement comme une agressivité morale, le besoin - d'ordre finalement imaginaire - de réagir de quelque violente façon sur son prochain, de se répandre en lui, de l'anéantir ou de bâtir, par rapport à lui, quelque constellation riche de trouvailles intérieures. L'altruisme comme l'égoïsme sont des possibilités d'expression de cette imagination morale ; mais ils ne sont, ensemble, pas davantage que deux de ses innombrables avatars.
De même, le mal n'est pas le contraire du bien ou son absence ; ce sont des phénomènes parallèles. Bien et mal ne sont pas des contraires fondamentaux, moins encore ultimes, de la morale, comme on l'a toujours supposé, même pas, probablement, des concepts particulièrement importants pour sa théorie ; ce sont des combinaisons, des abrégés pratiques. Les opposer diamétralement relève d'un stade de pensée antérieur où l'on attendait tout de la dichotomie, et n'est guère scientifique. Ce qui prête une apparence de sérieux à toutes ces bipartitions morales, c'est qu'on les confond avec la distinction entre ce qu'il faut combattre et ce qu'il faut encourager. Cette opposition authentique, inséparable de tous nos problèmes, comporte effectivement, elle, une composante importante de la morale, et toute théorie qui chercherait à l'émousser ou à la réduire ne saurait être que boiteuse. Mais prétendre que tout comprendre, c'est tout pardonner, n'est pas une erreur plus grave que d'affirmer que la décision sur ce qu'a de pardonnable ou d'impardonnable un phénomène moral en épuise la signification. On voit là se confondre deux notions qu'il faut absolument garder distinctes. Ce que l'on doit combattre ou encourager, ce sont des réflexions pratiques et des situations de fait qui le déterminent et suffisent, pourvu qu'on laisse assez de jeu aux contingences historiques, à l'expliquer. Pour justifier le châtiment d'un voleur, il n'est pas besoin de raisons dernières : les actuelles suffisent. Mais on ne trouvera pas trace, en pareil cas, de méditation ou d'imagination morales. Si quelqu'un, en revanche, au moment de châtier, se sent paralysé, s'il voit son droit de toucher à autrui brusquement vaciller, s'il se met à faire pénitence ou se saoule à mort dans des tavernes, ce qui lui arrive alors n'a plus rien à voir avec le bien et le mal; il ne s'en trouve pas moins dans un état de réaction morale extrêmement violente.
La preuve que nous ressentons la morale, en profondeur, comme une aventure vécue, c'est que ses théoriciens eux-mêmes quittent volontiers le terrain sûr de l'utilitarisme pour tenter d'élever ses commandements au niveau d'une expérience vécue originale, pour faire entendre à notre porte les coups frappés par le sentiment - sous le masque d'un étranger imposant : le devoir. L'impératif catégorique - et tout ce que l'on a tenu depuis pour un événement spécifiquement moral - n'est au fond qu'un détour, masqué de dignité bougonne, pour retrouver le sentiment. Mais, ce faisant, ce que l'on met au premier plan est quelque chose d'absolument secondaire et dépendant qui présuppose des lois morales au lieu d'en créer; une expérience accessoire et nullement, il s'en faut ! l'expérience centrale de la morale.
De tous les principes moraux jamais énoncés, le plus fortement imprégné d'altruisme n'est ni «Tu aimeras ton prochain comme toi-même », ni « Fais le bien », mais celui selon lequel la vertu peut s'enseigner. Toute activité rationnelle, en effet, a besoin de l'autre et ne se développe que dans l'échange d'expériences communes. Mais la morale ne commence vraiment que dans la solitude qui sépare chaque homme de l'autre. C'est à cause de l'incommunicabilité, de l'enfermement en soi, que les hommes ont besoin du bien et du mal. Le bien et le mal, le devoir ou la forfaiture sont les formes sous lesquelles l'individu crée un équilibre affectif entre lui et le monde. Or, l'important n'est pas seulement d'établir la typologie de ces formes, c'est, plus encore, de comprendre la pression qui les crée ou l'état de dépression sur lequel elles se fondent, ainsi que leur infinie diversité. L'action - que l'on ait affaire à un héros, un saint ou un criminel - n'en est que la traduction balbutiante. Le meurtrier sexuel lui-même est, en quelque recoin de son âme, plein de blessures intimes, de brigues secrètes, il est encore, quelque part, comme un enfant à qui le monde a fait tort ; mais il n'a pas les moyens de l'exprimer autrement qu'il vient précisément d'y parvenir. Il y a chez le criminel à la fois une résistance et une absence de résistance au monde, et l'une et l'autre se retrouvent en tout homme à forte destinée morale. Avant d'éliminer pareil individu - serait-ce le plus infâme -, on devrait recueillir et conserver ce qu'il y avait en lui de résistance, et que le monde a dégradé. Et nul n'est plus nuisible à la morale que ces maniaques du bien et du mal qui, saisis d'une molle terreur devant telle ou telle de leurs manifestations, en refusent jusqu'au contact.

Robert Musil. ( Mars 1913 )

jeudi 15 mars 2007

LA FEMME HIER ET DEMAIN in ESSAIS ( 1929 )

Ce que l'on nomme la « femme nouvelle » est une entité plutôt compliquée qui se compose, pour le moins, d'une femme nouvelle plus un homme nouveau plus un enfant nouveau plus une société nouvelle. J'avoue que j'aurais dû réfléchir à cela avant d'accepter d'en parler ; d'autant qu'il n'est même pas absolument sûr que la femme nouvelle existe réellement et ne se juge pas plutôt, momentanément, telle.
Je ne pourrai donc aborder qu'un certain nombre de questions qui m'intéressent plus particulièrement, notamment celle de « la femme démodée » ; plus précisément, dans notre cas, de la femme qui passe depuis peu pour démodée dans notre milieu, le milieu de la plupart de nos contemporains. Sur un point important, elle aura été plus cohérente que la nouvelle : elle s'emmitouflait de la tête aux pieds, alors que la nouvelle n'est que partiellement nue. Interroge-t-on un sexagénaire sur ses souvenirs de jeunesse, il déclarera que la femme d'aujourd'hui ne peut plus ni s'habiller, ni se déshabiller ; et il y a là une part de vérité sur laquelle ne doivent pas nous faire illusion ces vieilles gravures de mode où les femmes vous ont un air si ridicule que le présent apparaît du coup, avec votre permission, comme un miracle des Temps modernes. Ce sont des concrétions d'où toute vie s'est retirée, des ralentis de l'amour où la forme réduite à elle-même effraie, comme elle le fait toujours dès qu'elle n'est plus baignée par le flux du sensible. Néanmoins, si l'on se débarrasse des préjugés actuels sans pour autant réendosser ceux de jadis et que l'on considère ces robes et ces chapeaux comme on a appris à faire les statues baroques, on leur reprochera bien un certain manque de goût, mais on ne pourra pas n'y pas voir, en revanche, beaucoup de mouvement. Du fait même de leur dessiccation par l'histoire, ces masses vestimentaires à volants, bouillons, ruchés et falbalas se donnent vraiment pour ce qu'elles sont : une prodigieuse multiplication artificielle de la surface érotique. L'oeuvre d'art qu'accomplit la nature en produisant, par le simple déploiement et reploiement d'un pétale de peau, les formes animales et humaines ainsi que les séductions de l'amour, se voit ici dépassée sinon avec élégance, du moins avec efficacité. Le vêtement de la femme démodée avait pour tâche - et sa morale aussi bien - d'accueillir et de répartir le pénétrant désir viril ; il distribuait le trop simple rayon de ce désir sur une vaste surface - et, moralement, sur toutes sortes d'obstacles -, comme, d'un seul cours d'eau, l'on irrigue une vaste contrée ; et, conformément à la loi qui donne au plaisir et à la volonté une situation d'exception parmi les forces humaines, du fait que les obstacles les exaltent au lieu de les affaiblir, il portait le désir à un degré d'intensité quasi ridicule, si bien que des dévoilements qui nous laissent de glace aujourd'hui représentaient pour l'homme d'alors une aventure bouleversante. Mais, pour ne pas nous borner à en sourire, rappelons-nous les charmantes histoires d'amour que raconte Stendhal dans ses nouvelles de la Renaissance : ne doivent-elles pas une bonne part de leur éclat de torches aux extraordinaires difficultés qui obligent les amants à ne se voir que rarement, furtivement, la nuit, au péril de leur vie ? Ce sont là des épices qui commençaient peut-être à s'affadir par excès d'absurdité ; n'empêche que nous sommes sur le point d'en être définitivement privés.
A vrai dire, j'aimerais donner encore ici, de cette absurdité, un autre exemple ; je le dois à un homme longtemps tourmenté par des angoisses nerveuses sans fondement, liées à l'histoire de sa jeunesse. Il avait passé son adolescence dans un internat et décrivait avec quelque amertume la façon dont lui et ses camarades - c'était autour de 1890 - se représentaient « la Femme ». Une vieille bibliothèque romanesque, quelque « trésor » ou « guirlande » de nouvelles empruntées à la littérature universelle, voilà à quelle source ils s'abreuvaient : toutes les femmes qui y figuraient étaient belles, la taille fine, des mains et des pieds minuscules et une très longue chevelure. De caractère, elles se montraient tour à tour fières et douces, gaies et mélancoliques, mais toujours extrêmement féminines et, à la fin de l'histoire, aussi sucrées et fondantes que pommes au four. Elles étaient le rêve des jeunes hommes qui n'avaient pas encore eu l'occasion de jeter un regard sur la vie ; d'où suivait un phénomène curieux. Pour être à la hauteur de ces femmes, il fallait aux hommes une moustache qu'elles pussent presser sur leurs lèvres, moustache que les lois naturelles permettaient aux jeunes gens d'espérer au moins imminente. Ils en venaient donc à se la souhaiter comme un « préliminaire du plaisir », ainsi que l'on dit, je crois, aujourd'hui ; et comme cette moustache devait être, selon le « trésor des nouvelles », blonde ou noire, souple et longue, le narrateur en avait désiré une dont une moitié fût blonde et l'autre, par précaution, noire, et d'un jour à l'autre plus longue ; elle avait commencé par être seulement aussi longue que celle d'un héros décrit dans une première histoire ; quand une deuxième histoire avait engendré un deuxième héros d'égale valeur, elle avait doublé - pour devenir enfin, à tout hasard, aussi longue que la somme de toutes les moustaches existantes, voire un petit peu plus. Arrivé à ce point, le garçon comprit - bienheureuse intuition ! - l'impossibilité de désirer pareille moustache ; et plus tard, il s'effraya, rétrospectivement, que son imagination eût pu, par mégarde, s'égarer de la sorte. A la lumière de cette expérience, la femme lui inspirait un léger effroi ; la petitesse des pieds, des mains, de la bouche, la minceur de la taille, en soulignant le développement de toutes les parties où la physiologie voit des coussins de graisse, étaient autant d'images entraînant une tendance à la réduction illimitée, épuisante pour l'affectivité. Bientôt la taille ne fut jamais assez fine, la bouche idéale prit les dimensions et la rondeur d'une tête d'épingle, les menottes et petons se retrouvèrent posés tels des papillons sans force sur l'opulent calice du corps. Pareil idéal comportait sans nul doute le germe d'un comportement délirant, et quiconque a une teinture de psychologie pensera peut-être à cet insatiable « besoin de sécurité » qui serait, selon l'école d'Adler, un des symptômes de la névrose. Mais comment qualifier ce comportement délirant de morbide, quand on voit que la même croissance à vide, la même tendance à une surenchère sans plénitude se manifestent dans toute activité humaine qui s'écarte du terrain naturel où elles côtoyaient encore une foule d'intérêts orientés autrement ou en sens contraire ? La mystique dégénère en masochisme ascétique, la supériorité intellectuelle en combinaison d'échecs, les joies de l'exercice physique ou de la compétition en obsession du record. De l'instant où l'ombre grotesque de ce comportement unilatéral s'étendit à l'amour, il ne faut rien conclure, sinon que la forme idéale qu'on lui avait prêtée jusqu'alors commençait à se décomposer.
Depuis lors, on a suffisamment parlé de la femme nouvelle pour que je puisse être bref sur la transition. Jusqu'au temps des parents et grands-parents des deux générations actuellement en vie, la seule conception recevable de l'amour avait été celle du chevalier en quête de sa dame, et qui la trouve ; avec le temps, il est vrai, les épreuves qu'il devait surmonter à cet effet s'étaient confinées de plus en plus entre les pages des mauvais romans ; de surcroît, l'idéal chevaleresque et chrétien primitif s'était distribué de telle façon que la part chevaleresque en incombât plutôt à l'homme, et la part chrétienne à la femme. Cette conception de l'amour qui continuait à orienter la vie alors qu'elle en avait presque disparu a vraisemblablement fait son temps. Du coup, la limitation de l'âge de l'amour, pour la femme, au bref laps qui s'étend entre la dix-septième et la trente-quatrième année, perd son sens : déjà nous ne comprenions presque plus cette réserve, conséquence d'une conception sublime, exaltée de l'amour, selon laquelle on ne pouvait y satisfaire que dans sa fleur. Fait caractéristique, la situation sociale de la femme s'est elle aussi vidée de son sens, avec toutes les exagérations qui s'ensuivent. Il faut se représenter qu'à l'origine, le champ d'activité de l'économie domestique était assez vaste et divers pour occuper entièrement la personne qui en avait la charge, et que le peu qui en subsiste n'en est pas moins resté inhérent à la notion, depuis longtemps trop grande pour lui, de maîtresse de maison ; c'est ainsi que la puissante associée de l'homme est devenue une petite mère de famille légèrement ridicule, toujours à bavarder sottement de ses besognes. Cette évolution devait fatalement avoir son pendant dans les rapports avec les enfants. Le problème des enfants ou, comme on dit aujourd'hui, le problème des générations ne réside probablement pas là où on le cherche d'ordinaire, dans cette précocité moderne qui entraîne un précoce besoin d'indépendance, ou dans quelque mouvement ondulatoire de la culture dressant parents et enfants les uns contre les autres, mais tout simplement, sans doute, dans le fait que là où l'on héritait autrefois de tout un mode de vie, l'on n'hérite plus aujourd'hui, au mieux, que de l'argent et des terres. On pourrait même affirmer que le problème des générations est en rapport étroit avec le passage de la maison de famille, bâtie pour traverser les siècles et manifester rang social et fortune, à l'appartement nomadique des grandes villes. C'était ébranler du même coup la notion de maternité qui avait donné à la femme sa dignité en la dédommageant du sacrifice précoce de sa jeunesse. Cette notion privée de son ossature, il n'en subsistait plus qu'une exigence d'autorité purement psychique ; si celle-ci, même fortement intellectualisée, peut garder quelque réalité, il lui manque la tranquille évidence de la matière, de ce qui n'est pas l'esprit ; dès lors, des déceptions dans les relations parents-enfants deviennent inévitables, ne serait-ce que parce qu'elles sont surchargées d'affectivité. La limitation du nombre des enfants contribue également à alourdir d'exigences morales les relations entre époux et entre parents et enfants, qui ont perdu de leur extension. Comme, d'autre part, la baisse de la fécondité est une conséquence directe de la transformation des conditions de vie et de l'économie, cet exemple montre bien comment des impulsions évolutionnaires d'origine très différente se complètent mutuellement. On pourrait en citer maint autre dans le même sens : le statut juridique intenable de la femme, le travail féminin, l'influence prise sur la formation des moeurs par les besoins des classes naguère inférieures, l'aspiration générale à des conceptions morales plus élastiques, l'affaiblissement de l'individualisme et enfin, derechef, Sa Majesté l'amour qui, des hauteurs du XVIIIe siècle et du romantisme, est tombé aux mains des plus médiocres fabricants de romans et de drames. Ce vaste réseau d'innombrables détails prouve que les modifications intervenues ne sont pas le fait d'une simple oscillation, mais signifient un éloignement durable du passé ; toutefois, vouloir prédire où elles mènent, dans un pareil imbroglio, exigerait l'enthousiasme du prophète. Tous, nous sommes à peu près informés du flot de livres, de discours, d'entreprises partisanes ou individuelles dont est sorti, dans l'espace d'une vie humaine, ce que l'on nomme la femme nouvelle, ou le nouveau statut de la femme. Mais le fait le plus significatif est indéniablement qu'en fin de compte, tout s'est passé autrement que prévu. C'est la guerre qui a fait perdre aux masses féminines le respect des idéaux virils et, du même coup, de la femme idéale ; et le combat décisif, ce ne sont pas les championnes de l'émancipation qui l'ont livré, mais les tailleurs. La femme ne s'est pas libérée en enlevant à l'homme tel ou tel domaine d'activité, comme il avait semblé d'abord ; ses gestes décisifs ont été de prendre possession de ses plaisirs, d'une part, et de se déshabiller, d'autre part. Il a fallu attendre ce moment pour que la femme nouvelle, sortant de l'état d'exception de la littérature ou de la dissidence réformiste, se révèle aux yeux du peuple et, rapidement, prenne corps : processus révolutionnaire qui incite à quelque prudence.
Si l'on examine avec ladite prudence, et l'éternelle sympathie que mérite une créature tenue de bouleverser le monde quand elle a peur d'une souris, l'état actuel des choses, on en peut conclure à peu près ceci : fatiguée d'être l'idéal d'un homme qui a perdu le pouvoir d'idéalisation, la femme a pris sur elle de devenir son propre modèle. Depuis que le démon de midi lui paraît comique, l'atmosphère s'est sensiblement purifiée. La femme ne veut plus être en aucune manière un idéal, elle veut en créer, contribuer à leur élaboration, à l'instar de l'homme ; même si ce doit être, pour le moment, sans grand succès. Dans sa nouvelle activité, elle a encore des gaucheries de jeune fille ; la plupart des lycéennes et des étudiantes ne vont pas jusqu'au bout de leurs études, beaucoup peuplent les professions incontrôlables ; elle fait encore appel aux instincts adolescents de son partenaire : maigre comme un jeune garçon, camarade, sportivement prude et puérile. Aux foules d'hommes habillés assis aux parterres des théâtres, longeant des vitrines ou lisant le journal, elle se montre nue comme un ver; mais devant les quelques-uns qu'elle retrouve à la plage, elle garde tout de même sur elle quelques bouts de tissu dont l'ampleur recommence même depuis peu à augmenter. Mais ces restes d'inconséquence ne joueront aucun rôle. Ce qui compte davantage, c'est que la relation avec les enfants se limite encore, essentiellement - et toujours pour le moment - à les préserver : la femme nouvelle a pris forme un peu plus rapidement que la mère nouvelle. Mais il semble que le prosaïsme extrêmement séduisant qui fut toujours le propre de la femme quand elle se comportait naturellement et non pas conformément au rêve de l'homme - car les êtres délicats sont souvent, pour leur défense, un peu prosaïques, et laissent les donquichotteries aux créatures mieux charpentées - finira par s'exprimer dans une pédagogie rationalisée dont les enfants se trouveront certainement fort bien. L'essentiel, dans cette affaire, pourrait être ce sens du réel dans un sexe condamné durant des siècles à se donner pour l'idéal de l'autre. Je ne suis pas de ceux qui déplorent le prosaïsme des jeunes femmes. Le corps humain ne peut éternellement se borner au rôle de récepteur d'excitations physiques : dans quelque relation qu'il noue, le moment vient toujours où il se fait le montreur, l'acteur de lui-même ; ainsi l'instinct naturel se combine-t-il toujours, en lui, avec un système déterminé de représentations et de sentiments ; cette production d'idéologie ressemble à un jet d'eau qui monte et retombe tour à tour au long des siècles. Aujourd'hui, il est tout près de son point le plus bas, presque invisible ; mais on ne peut douter qu'il ne remonte, sous l'effet de quelque combinaison nouvelle. Les chances de pareille résurgence sont nombreuses et diverses, et l'avenir ne les dissimule vraiment qu'à la façon d'un voile, non d'un mur d'enceinte pavé de préjugés.

vendredi 9 mars 2007

Extrait de : Littérateur et littérature Notes Marginales ( septembre 1931 ) in Essais

L'esprit du poème


On ne devrait jamais perdre de vue que la source profonde de toute littérature est le lyrisme, même si l'on refuse d'en faire une question de hiérarchie. L'habitude de voir dans le poète lyrique l'écrivain par essence est bien ancrée, encore qu'un peu archaïque ; rien ne montre plus clairement que le vers, que l'écrivain est quelqu'un dont la vie se déroule dans d'autres conditions que les conditions ordinaires.
Nous n'en ignorons pas moins ce qu'est, à proprement parler, un poème. Nous n'avons même pas, de sa zone extérieure de rayonnement dominée par les notions de rime, de rythme et de strophe, une connaissance suffisante pour faciliter notre rapport avec l'expérience de sa lecture ; à plus forte raison ignorons-nous presque tout de son intérieur. Une forme spécifique, non ordinaire, de combinaison de représentations : réduire le poème à cette définition paraît prosaïque, mais de tous les moyens qui pourraient nous faire progresser pour le moment, c'est encore le plus sûr. Ainsi, d'une représentation pas beaucoup plus belle que d'autres : des enfants passant en chantant sur un pont au-dessous duquel flottent des barques illuminées et les reflets des rives - et à une distance infinie même de l'ébauche : Auf der Brücke singen Kinder, / Auf dem Strome schwimmen Lichtlein3, une simple inversion suffit à Goethe pour créer ces deux vers magiques : Lichtlein schwi,nmen auf dem Strome, / Kinder singen auf der Brücken. Considérons leur rythme, facile à tambouriner sur une table : il n'a que l'importance d'un accompagnement, d'un dessous ; la sonorité, qui contribue de façon sensible à la métamorphose de l'impression, ne peut pour autant être dissociée de celle-ci, et n'est pas plus autonome que ne l'est le côté d'une figure. On pourrait continuer ainsi à analyser d'autres modifications de ces vers sans rien trouver que détails dépourvus de signification isolée ; et l'on en serait réduit à conclure que c'est leur somme, et leurs corrélations, qui permettent la naissance, restée mystérieuse, de l'ensemble. Bien des gens, certes, aiment à voir dans la poésie un mystère ; mais on peut aussi aimer la clarté ; et dans ce cas, il n'y a tout de même pas lieu de désespérer de la trouver. Lit-on en effet les deux vers de l'exemple choisi dans leur premier état, puis dans l'état définitif, on se rend compte malgré tout, à côté de ses autres impressions, que la contraction extérieurement saisissable subie par les phrases au moment où elles prennent leur juste place, que l'unité formelle qui se crée là comme d'un seul coup à la place de l'ébauche diffuse, sont moins un événement d'ordre sensoriel qu'une modification extra-logique du sens. Et à quoi serviraient donc les mots, sinon à exprimer un sens ? Le langage du poème lui aussi, en fin de compte, est langage, c'est-à-dire avant tout communication ; et si l'on pouvait apprendre à voir dans cette modification de la teneur du poème obtenue par les seuls moyens de la poésie l'essentiel de l'opération, on donnerait du même coup, à tous les détails que l'on reconnaît collaborer au poème sans pouvoir les relier entre eux, une sorte d'axe dont la présence éclairerait leur mode de combinaison.
Apparemment, les arguments en faveur de ce point de vue ne manquent pas. Le mot est moins le porteur d'un concept, comme nous l'admettons d'ordinaire, impressionnés par le fait que son contenu conceptuel se laisse parfois définir, qu'il n'est, si on ne le réduit par sa définition à un terme technique, un sceau sur un ensemble assez lâche de représentations. Même dans une combinaison verbale aussi simple et prosaïque que « la chaleur était vive », les contenus de représentation des mots « chaleur », « vive », voire « était » sont tout à fait différents selon que la phrase concerne un convertisseur Bessemer ou un poêle d'appartement ; d'autre part, il y a un point commun entre la vive chaleur d'un poêle et celle de nos sentiments. Non seulement la phrase tire sa signification des mots, les mots aussi tirent la leur de la phrase ; et il en va de même pour la phrase et la page, la page et l'ensemble du texte. Dans le langage scientifique lui-même jusqu'à un certain point, mais dans une très large mesure dans le langage non scientifique, contenant et contenu interfèrent dans le modelage de leur signification ; et l'architecture d'une page de bonne prose se révèle à l'analyse logique non comme une chose figée, mais comme la vibration d'un pont qui se modifie de pas en pas. Reste, on le sait, que le propre et le devoir de la pensée scientifique, ou logique, ou discursive, ou encore - pourrait-on dire en l'opposant ici à la poésie - fidèle au réel, sont de canaliser autant que possible le processus de la représentation, de le rendre clair et inéluctable ; les règles logiques se bornent à contrôler cette tâche, qui est déjà devenue une habitude psychologique à peu près sans équivoque. On peut aussi renoncer à ce contrôle, rendre aux mots leur liberté ; mais, là encore, ce ne sera pas le pur caprice qui présidera à leurs associations ; car, si les mots ont bien plusieurs significations, ce sont des significations apparentées ; en choisit-on une, l'autre n'est pas loin : elles ne sombrent jamais dans l'incohérence absolue. A l'identité conceptuelle de l'usage ordinaire se substitue d'une certaine manière, dans l'usage poétique, la ressemblance du mot avec lui-même, et aux lois qui règlent le cours logique de la pensée, une loi de l'attraction. Le mot poétique ressemble à l'homme qui va là où il se sent attiré : il va vivre quelque temps une aventure, mais ce temps ne sera pas dépourvu de sens, et il aura des efforts considérables à faire : car la maîtrise de l'instable n'est nullement plus facile que celle du stable.
On a prétendu que, dans le déroulement du travail poétique, se substituait aux représentations déterminantes de la pensée logique un affect ; et il semble bien qu'une tonalité affective fondamentale et unitaire joue toujours un rôle dans la formation du poème; mais qu'il soit décisif dans le choix des mots, l'intense activité rationnelle dont font état les poètes eux-mêmes y contredit. On a également expliqué la différence qui affecte les mêmes mots selon qu'on en fait un usage logique ou artistique - ce fut, si mes souvenirs sont exacts, Ernst Kretschmer' dans sa Medizinische Psychologie, 1922 -, en affirmant qu'ils apparaissent ici dans la pleine lumière de la conscience, et là en marge, dans une zone mi-rationnelle mi-affective qu'il nomme la «sphère ». Mais cette hypothèse - qui d'ailleurs, comme le « sub-conscient » des psychanalystes, désignation beaucoup trop spatiale, n'est qu'une comparaison, car la conscience est un état, non une zone, et presque même un état d'exception du psychisme - nécessite à son tour un complément : la reconnaissance du fait que le tissu objectif, aussi bien que le tissu subjectif de nos représentations, couvre toute l'étendue du spectre entre ladite «sphère » et le concept univoque. Il est des mots dont tout le sens tient dans l'expérience vécue à laquelle nous devons de les connaître : parmi eux, la plupart des représentations morales et esthétiques dont le contenu change avec les individus et avec les périodes de la vie, au point que le fixer conceptuellement, c'est risquer d'en perdre le meilleur. Dans un texte ancien déjà, j'ai parlé à ce propos de pensée « non ratioïde », à la fois pour la distinguer de la pensée scientifique considérée comme ratioïde, c'est-à-dire où le pouvoir de la ratio est adapté à ses contenus, et pour donner ainsi une autonomie intellectuelle au domaine de l'essai et même à celui de l'art. Le jugement scientifique est en effet naturellement enclin à surestimer, dans la création artistique, la part de l'affectivité et du jeu aux dépens de la part intellectuelle, de sorte que l'esprit de la littérature, qui est opinion, croyance, pressentiment ou sentir, apparaît volontiers comme une forme inférieure de l'esprit scientifique, fait, lui, de certitude ; en réalité, ces deux sortes d'esprit se rattachent à deux domaines autonomes du vivre et du connaître, dont la logique n'est pas exactement la même. Le fait que le domaine du communicable et de la communication humaine s'étend probablement, sans solution de continuité, du langage mathématique à l'expression affective, presque totalement irrationnelle de l'aliéné ne vient pas contredire, mais compléter cette distinction entre objets désignables ou non de manière univoque.
Si, excluant les cas pathologiques, nous nous limitons à ce qui possède encore une valeur de communication au moins pour tel ou tel groupe humain, nous pouvons situer à l'opposé du pur concept, sur cette échelle, ce que l'on appelle le « poème sans signification » ; ce poème sans signification, ou sans sujet, tel que le prônent périodiquement certaines écoles poétiques, à l'aide d'arguments invariablement douteux, nous intéresse particulièrement ici du fait qu'il peut être réellement beau. Ainsi ces vers de Hofmannsthal : Den Erben lass verschwenden / anAdler, Lamm und Pfau / das Salbôl aus den Hünden / der toten alten Frau, présenteront-ils sans doute aux yeux de nombre de lecteurs les caractères d'un poème sans signification : il est aussi impossible de deviner sans secours extérieur ce que le poète a voulu dire que de soustraire son esprit à leur pouvoir ; et sans doute en va-t-il au moins partiellement ainsi pour nombre de gens devant nombre de poèmes. Ces vers ne sont pas beaux parce que Hofmannsthal voulait certainement leur faire dire quelque chose ; ils le sont quoiqu'on ne puisse comprendre ce qu'ils disent ; et le comprendraiton qu'ils en seraient peut-être plus beaux, mais peut-être aussi moins beaux. Car tout ce que l'on peut comprendre à leur lecture relève de la pensée rationnelle et ne tire sa signification que de celle-ci. Sans doute pourrait-on voir là, plutôt qu'un exemple du pouvoir de l'art, un exemple du manque d'art du lecteur. Il faudrait faire alors une expérience complémentaire : par exemple, poser une grille sur les poèmes d'un lyrique expressif tel que Goethe, ou simplement en extraire, par quelque autre procédé mécanique, tous les énièmes mots ou les énièmes vers ; et l'on serait surpris par la force des organismes mutilés qui en résulteraient huit fois sur dix. De quoi corroborer notre idée que l'opération poétique essentielle est le modelage du sens, et qu'elle obéit à des lois qui divergent de celles de la pensée réaliste sans perdre tout contact avec elles.
Ce qui éclairerait du même coup le problème des objections que le sentiment du poète élève contre la pensée profane. Celle ci est bien son ennemie, une forme du mouvement de l'esprit qui s'accorde aussi mal avec la sienne que des rythmes différents dans le mouvement du corps. Cela n'apparaît peut-être nulle part plus nettement que dans l'extrême opposé du poème sans signification, dans cette curiosité qu'est le poème didactique : avec tous les caractères esthétiques du poème, il ne contient pas une once de sentiment et, du même coup, pas une représentation qui ne s'accorde avec les lois rationnelles. On a l'impression, aujourd'hui du moins, qu'une telle oeuvre n'est pas un poème, mais on n'en a pas toujours jugé ainsi. Entre ces deux pôles de l'excès de sens et de l'excès de non-sens, la poésie déploie toutes les nuances de leurs combinaisons et peut être comprise comme leur interférence mi-amicale, mi-hostile, la pensée « profane » s'y mêlant à la pensée « irrationnelle » de façon si intime que ce qui la caractérise, c'est bien moins l'une ou l'autre que leur association. Voilà où il faut chercher l'explication la plus féconde de tout ce que l'on a rangé jusqu'ici sous la rubrique « anti-intellectualisme », y compris son côté élevé et cet éloignement de la vie propre au romantisme comme au néo-classicisme.
A ce propos, toutefois, il faut ajouter un mot. Il n'est pas rare d'entendre dire, et toujours à des gens qui ont vraiment quelque chose à dire, que la grande poésie implique une doctrine, un consensus idéologique, des convictions générales solides, pour atteindre à sa pleine efficacité - ce qui sous-entend bien souvent qu'il n'y a plus, aujourd'hui, de grande poésie; et cela n'est pas sans apparence de justesse. Il saute aux yeux que l'énergie peut d'autant mieux se libérer et prendre une forme expressive que la dépense consentie en vue de l'expression est dégrevée par un « support » ; et la loi psychologique qui veut que les intérêts affectifs ambivalents le plus souvent s'entre-nuisent, parlerait dans le même sens. Ainsi tout homme qui écrit pourrait-il avoir légitimement appris par son expérience propre que l'on n'accède à la pleine liberté de l'invention formelle qu'à partir d'une maîtrise absolue du fond ; que cela soit également vrai en grand pour l'évolution de la littérature, on peut l'admettre au moins en ce sens que les oeuvres d'une beauté poétique particulièrement fascinante et pure apparaissent dans des périodes où l'idéologie plane à de sereines hauteurs. Franz Blei, à qui nous devons déjà tant d'aperçus critiques profonds, affirme même, en défendant ces vues dans sa belle Histoire d'une vie, que « la poésie, en se voulant aussi philosophie, se nuit à elle-même ». Si c'était absolument exact, on ne donnerait pas cher de l'opinion qui fait de l'âme du poème une entité susceptible d'intensification intellectuelle ; mais, manifestement, ce « classicisme radical » répond au besoin de délimiter au moins avec précision, dans un débat thématiquement si incertain, son point de vue propre en désignant le pôle extrême auquel on tend. Car, même si la perfection de la mise en forme était, en poésie, l'essentiel, et même dans une mise en forme apparemment tout à fait libre et dans un temps arrêté, le modelage des contenus donnés impliquerait encore leur modification. Ainsi n'existet-il pas d'oeuvre d'art catholique véritable qui ne vaudrait à son auteur, pour crime d'hérésie, au moins un ou deux siècles d'enfer ; et si les idéologies postérieures au catholicisme accusent moins les déviations, c'est qu'elles sont elles-mêmes imprécises. La relation entre beauté classique et fermentation intellectuelle est donc aussi un rapport : celui-là même que l'on a désigné par la fraction « Plein de sens/Dépourvu de sens ». C'est ainsi que Blei dit de Swinburne, « et pas seulement de lui », avec une clarté telle que je ne résiste pas au plaisir de citer : « On peut mesurer à ces conceptions parfois moroses, parfois insincères, l'importance, à tous égards, de la diction du poète, telle que l'expression fait oublier l'exprimé, ou le percevoir à peine : lui-même peut-être l'oubliait. Avec cela, le style de Swinburne n'est pas uniquement musical ou sensuel. Cet improvisateur de strophes élégamment construites montre, avec toute sa spontanéité, une grande précision d'expression et une parfaite sûreté de trait. Notre impression que le passage a dû être écrit ainsi et pas autrement est si contraignante que l'on ne peut imaginer la strophe retouchée : elle a dû s'élever d'un coup d'aile à cette hauteur. » On ne pouvait décrire de façon plus concise et plus complète le phénomène qui, même dans le poème classique, transforme le non-sens en sens de telle sorte que non seulement l'expérience sensible, mais la signification même peut avoir « la plus grande précision » tout en naissant de « conceptions insincères ». Rien ne permet de supposer que le don de la pensée, de la réflexion ou de la méditation, si étroitement lié à l'art, soit en contradiction avec le don du langage ; ce sont sans doute des dons d'origine différente qui atteignent leur plus grand épanouissement chez des individus et à des époques différentes; et le fait que les poètes les plus doués pour le langage se contentent souvent d'une vision du monde éclectico-décorative est lié sans doute à leur goût du langage. Mais le poème né dans ces conditions n'est la plupart du temps qu'une œuvre dépourvue de sens sur un arrière-plan de sens plus ou moins fantasmagorique : cela dit sans aucune irrévérence, car la rareté des grands talents rend pratiquement sans objet toute autre distinction de valeur. Sur le plan de la théorie critique, néanmoins, il faudrait s'en faire une idée claire ; car la volonté des individus se forme en relation avec la Totalité, et si le sens du poème se constitue à partir d'une interprétation d'éléments rationnels et d'éléments irrationnels comme on l'a exposé, il importe de maintenir l'exigence aussi grande de part et d'autre.

La signification de la forme

Ce serait égarer le lecteur que d'attribuer à ces considérations partielles un caractère de totalité fermée ; dans la mesure où elle existe, leur cohésion, si lâche soit-elle, peut parler pour elle même. Nous la compléterons simplement par quelques mots sur les notions de forme et de mise en forme auxquelles on a eu recours. Ces auxiliaires de l'esthétique ont déjà beaucoup servi ; naguère, surtout dans l'opinion commune, on pensait qu'une forme belle était ce qui s'ajoutait, ou parfois faisait défaut, à un beau fond - ou inversement ; à moins que l'un et l'autre ne fussent jugés sans beauté. On se souvient peut-être d'une anthologie de poésie allemande des années soixante ou quatre-vingt dont la préface traitait fort intelligemment ce thème : excellents principes, suivis d'un choix de poèmes exclusivement mauvais. Plus tard, on est revenu à l'idée que forme et fond constituent une unité que l'on ne peut entièrement dissocier. Aujourd'hui, on pense que seul un fond mis en forme peut être objet d'analyse esthétique : il n'est pas de forme qui ne se manifeste sur un fond, de fond qui n'apparaisse à travers une forme ; et ce sont ces amalgames de forme et de fond qui constituent les éléments à partir desquels s'édifie l'oeuvre d'art.
Le fondement scientifique de cette interpénétration de la forme et du fond, c'est la notion de Gestalt. Elle implique qu'une juxtaposition ou une succession d'éléments donnés par les sens peut produire quelque chose qu'il est impossible d'exprimer ou de mesurer uniquement par leur moyen. Deux exemples parmi les plus simples : si un rectangle est bien constitué par ses quatre côtés et une mélodie par ses notes, c'est leur connexion particulière qui fait précisément leur Gestalt, douée d'un pouvoir d'expression que les possibilités expressives de ses parties constitutives n'expliquent pas. Les Gestalten, comme en témoignent également ces exemples, ne sont pas entièrement irrationnelles, puisqu'elles autorisent comparaisons et classements ; elles n'en comportent pas moins un élément tout à fait individuel et unique. Pour recourir à une désignation plus ancienne mais encore en usage, on peut dire aussi qu'elles sont un tout, à condition de préciser qu'il ne s'agit pas d'un tout par sommation, mais qu'à l'instant où elles surgissent, elles introduisent dans le monde une qualité particulière, différente de celles de leurs éléments ; à quoi l'on peut même vraisemblablement ajouter, non sans conséquences pour la suite, que le tout transmet une expression intellectuelle plus pleine que ses éléments ; car une figure a plus de physionomie qu'une ligne, et une configuration de cinq notes parle mieux à l'âme que leur succession informe. Cela dit, les opinions les plus diverses s'affrontent quant à la place à donner au phénomène de la Gestalt dans La gamme des concepts psychologiques; il n'en est pas moins sûr que ce phénomène existe et que des propriétés importantes de l'expression artistique, comme le rythme et la mélodie de la langue, en sont fort proches. Mais si l'on veut en tirer, comme on le fera plus loin, des conclusions intéressant des manifestations plus élevées et plus complexes de la vie ou de l'art, il ne faudra pas oublier que l'on renonce du même coup, provisoirement, à la précision que permet seule une délimitation scientifique des problèmes.
Couvert par cette réserve, on peut affirmer hardiment que l'effort de totalisation de tout ce que l'âme reçoit ou émet, caractéristique de la « mise en forme » élémentaire, contribue également à la bonne administration de toutes les tâches de notre vie. Il est l'un des nombreux dispositifs d'économie intellectuelle qui tendent, par différents moyens, à simplifier le travail et réduire les efforts, et cela dès le niveau de la physiologie. Le « un-deux-trois » qui permet au conscrit exécutant une quelconque gymnastique de dissocier les phases de l'exercice devient à la longue une sorte de formule corporelle facile à répéter sans analyse ; et l'esprit n'apprend guère autrement. Cette production de formules s'observe aussi dans la vie du langage : il est constant que celui qui use des mots et des locutions conformément à leur signification et dans la plénitude de leur sens demeure incompréhensible à la plupart de ses concitoyens, parce que ceux-ci n'emploient pas le langage comme un ensemble articulé, mais sous forme de conserves. On la retrouve dans la vie intellectuelle comme dans la vie affective, dans l'ensemble comme dans les détails du comportement personnel. Représentons-nous, si les exemples réalistes ne nous font pas peur, la plus banale intervention dentaire dans tous ses détails effraction de parties osseuses du corps, introduction de crocs pointus et de matières toxiques, piqûres dans la gencive, ouverture de canaux internes et finalement extirpation d'un nerf, donc, pratiquement, d'un morceau d'âme ! - et nous serons livrés à d'insurmontables terreurs. Le truc qui permet d'éviter à l'esprit cette torture consiste simplement à ne pas se la représenter décomposée, mais à lui substituer, avec le sang-froid du patient exercé, cette unité ronde, lisse et familière nommée « traitement de racine », à laquelle ne s'attache au pis qu'un léger malaise. C'est exactement la même chose qui se produit quand on accroche à son mur un nouveau tableau : il attire le regard pendant quelques jours, après quoi le mur l'absorbe et on ne le remarque plus, même si l'impression d'ensemble donnée par le mur a probablement changé un peu. On pourrait dire, pour employer des termes à la mode en littérature, que le mur fait un effet « synthétique » et le tableau, pendant quelque temps, un effet dissociant ou « analytique »; et que le plus grand tout, le mur, a presque complètement absorbé le plus petit, le tableau. Le terme d'« accoutumance » dont on se contente généralement ne suffit pas à expliquer ce processus, car il ne rend pas compte de son rôle actif qui consiste évidemment à permettre que l'on continue d'habiter « entre ses quatre murs » pour se consacrer avec une force inentamée, dans un ensemble stable, à sa tâche particulière. Processus auquel on peut vraisemblablement imaginer la plus grande extension : car la singulière illusion que l'on nomme « complétude du sentiment de la vie » semble bien être aussi l'une de ces cloisons étanches de l'esprit. Comme en témoignent ces exemples, la formation de ces totalités n'est pas seulement, bien sûr, l'affaire de l'intelligence : tous les moyens dont nous disposons y concourent. D'où l'importance de ces « manifestations ( prétendues) toutes personnelles » qui vont de la façon dont on coupe court à une situation gênante en haussant les épaules jusqu'à celle dont on rédige une lettre ou traite son prochain : nul doute que cette « mise en forme » de la matière vivante ne contribue beaucoup, à côté de l'action, de la pensée et de cette tendance retardataire nommée d'ordinaire sentiment, à faciliter la tâche de l'homme. S'il en est incapable, s'il est par exemple, comme on dit aujourd'hui, un névrosé, ses actes manqués - hésitations, doutes, inhibitions, angoisses, incapacité d'oublier, etc. - peuvent être presque toujours interprétés aussi comme une incapacité d'élaborer les formes et les formules qui 'aident la vie plus facile. Revenant à la littérature, on comprendra jusqu'à un certain point le profond malaise qu'y suscite « l'esprit d'analyse ». Quand ils se défendent contre la dissociation des les formules affectives ou intellectuelles dont la modification ne leur semble pas urgente, l'homme, et l'humanité elle-même, défendent un droit semblable à celui du sommeil nocturne. D'autre Part, l'ingurgitation excessive de « totalités.» est aussi caractéristique de la bêtise, surtout de la bêtise morale, que l'excès de fractionnement l'est de la débilité de caractère. Il n'est pas plus facile de trouver l'équilibre de cette combinaison dans notre vie que de trouver, en littérature, le juste dosage entre l'analyse intellectuelle et la narration naïve dont le charme tient à l'intégralité.
En recourant, pour ces considérations, aux notions de tout, de Gestalt, de forme et de mise en forme, nous avons fait jusqu'ici comme si elles étaient identiques : elles ne le sont pas. Originaires de secteurs différents de la recherche, elles se distinguent en ceci qu'elles désignent soit différents aspects du même phénomène, soit divers phénomènes étroitement apparentés. Mais, dès lors que l'on n'y recourt ici que pour découvrir un fondement à la notion d'irrationnel en art et indiquer pourquoi son rapport avec le rationnel n'est pas de pure opposition, il est permis de s'en tenir à l'unité thématique sans se préoccuper des nuances ; et même, de l'arrondir encore. Du fait d'influences diverses, en effet, la dernière génération a substitué peu à peu au schéma psychique traditionnel du moi, schéma extrêmement rationaliste calqué, involontairement, sur la pensée logique - schéma qui s'est maintenu en partie dans la pensée juridique et théologique et que l'on aurait pu qualifier de psychologie autoritaire centraliste -, une image de décentralisation : l'homme prendrait la plupart de ses décisions non pas rationnellement, intentionnellement, ni même tout à fait consciemment, mais à la suite de réactions d'éléments en quelque sorte clos, de « complexes de rendement » comme on les a nommés aussi* [* Note de R. M.: A ne pas confondre avec la notion de « complexe » en psychanalyse. Si cet essai évite le recours aux représentations psychanalytiques, c'est, entre autres raisons, que la littérature leur a fait un sort insuffisamment critique, alors qu'elle méprise la « psychologie scolaire », le plus souvent, par pure ignorance de ses possibilités
d'application. ], qui répondraient à telles ou telles circonstances ; peut-être même serait-ce la personne tout entière qui agit, la conscience se bornant à suivre. Cette conception ne doit pas être entendue comme une « décapitation » : au contraire, elle ne fait que confirmer l'importance de la conscience, de la raison, de la personne, etc. Il n'en demeure pas moins que, pour de nombreux actes, et notamment les plus personnels l'homme, loin d'être conduit par son moi, l'entraîne à sa suite ; celui-ci occupant, dans le voyage de la vie, une situation intermédiaire entre capitaine et passager. Or, c'est précisément cette situation particulière entre le corps et l'esprit qu'occupe la forme, la Gestalt. Considérons quelques lignes géométriques expressives ou la sérénité complexe d'un antique visage égyptien : la forme qui émerge là du donné matériel n'est plus une simple impression sensible et n'est pas encore un contenu conceptuel univoque. On serait tenté de dire que c'est du corps pas encore entièrement transformé en esprit, et il semble que ce soit cela même qui exalte l'âme ; car les expériences élémentaires de la sensation et de la perception, comme celles, abstraites, de la pensée pure, du fait de leurs liaisons avec le monde extérieur, excluent presque l'âme. Aussi est-il parfaitement légitime de voir dans le rythme et la mélodie une entité spirituelle, tout en reconnaissant leur pouvoir immédiat sur le corps. Dans la danse, l'élément corporel prédomine, mais le spirituel y palpite comme un théâtre d'ombres. De théâtre n'a d'autre fin que de donner à la parole un nouveau même, dans lequel elle acquière une signification qu'elle n'aurait pas toute seule. Mais l'expérience se résume peut-être en ceci que nombre d'hommes intelligents se montrent aussi imperméables â l'art que des faibles d'esprit, alors que, d'autre part, des hommes capables de définir avec infaillibilité les beautés et les défauts d'un poème, et d'orienter là-dessus leur action, sont incapables de manier le langage logique. On aurait tort de voir là une capacité esthétique particulière ; ce n'est peut-être en fin de compte qu'une fonction jumelle de la pensée, étroitement liée à celle-ci, même si leurs manifestations extrêmes divergent.

Bilan

On ne saurait toutefois, bien entendu, confondre poésie et forme. Car une pensée scientifique a aussi une forme, et non seulement la forme ornementale de sa plus ou moins belle présentation, généralement vantée à tort, mais une forme intérieure, organique ; laquelle se manifeste surtout dans le fait que cette pensée, même dans son expression la plus objective, n'est jamais entendue par celui qui la reçoit exactement comme l'auteur l'entendait, mais subit toujours une transformation qui l'adapte à la compréhension de chacun. Dans ce domaine, toutefois, la forme reste très en retrait par rapport au fond invariant, purement rationnel. Mais dans l'essai déjà, dans les « considérations » ou les « réflexions », la pensée dépend entièrement de sa forme ; et l'on a fait remarquer plus haut que cette dépendance est liée au fond qui accède à la représentation, dans un essai authentique et non pas pseudo-scientifique. Dans le poème, enfin, ce qu'il faut exprimer n'est ce qu'il est que sous la forme où on l'exprime. Là, la pensée est aussi purement contingente qu'un geste ; elle éveille moins des sentiments que ceux-ci n'en constituent, presque exclusivement, la signification. Dans le roman et le drame, en revanche - et dans les formes intermédiaires entre essai et traité, l'essai pur étant une abstraction presque sans exemple -, la pensée, la combinaison discursive des idées apparaissent à nu. Il n'empêche que ce genre de passages, dans un récit, donne toujours une impression désagréable d'impromptu, d'intervention déplacée, de confusion entre l'espace de la représentation et l'espace privé de l'auteur ; à moins qu'ils n'aient eux aussi la nature d'un élément formel. Et c'est précisément dans le roman, parce qu'il est plus apte qu'aucune autre forme d'art à refléter le contenu intellectuel d'une époque, que l'on peut observer le mieux le difficile problème de leur intégration, en mesurant la complexité des superpositions et des imbrications qui cherchent quelquefois à le résoudre.
C'est donc un truisme d'affirmer que la parole du poète ou du romancier a une signification « élevée »; ce n'en est pas un de préciser que cette signification n'est pas la signification ordinaire « plus » cette élévation, mais une signification nouvelle qui ne se confond pas plus avec l'originelle qu'elle n'en est indépendante. La même remarque vaut pour les autres moyens d'expression, plus strictement formels, de la littérature : eux aussi communiquent quelque chose ; mais dans leur application, le rapport entre ce qu'ils communiquent, et ce qui reste en quelque sorte intransitivement lié au phénomène, s'inverse. On peut voir dans ce processus aussi bien l'adaptation de l'esprit à des domaines sur les quels la raison n'a pas de prise, que l'adaptation de ces domaines à la raison ; et la parole, dans cet usage soutenu ou élevé, est comme le javelot qui, pour atteindre son but, doit être lancé par la main, et ne revient pas en arrière. On en arrive donc tout naturellement à se demander quel est le but de ce jet ou, abandonnant les métaphores, quelle est la tâche de la littérature. Il n'est pas dans les intentions de cette étude de prendre position sur ce point ; mais il en ressort qu'elle présuppose l'existence d'un certain domaine de relations entre hommes et choses dont la littérature, précisément, rend compte, et auquel ses moyens sont adaptés. C'est intentionnellement que ce « compte rendu » n'a pas été décrit comme une expression subjective, mais dans son rapport avec l'objectivité présupposée. Autrement dit : en communiquant une expérience vécue, l'oeuvre littéraire communique une connaissance ; celle-ci n'est sans doute nullement la connaissance rationnelle de la vérité - bien qu'elle lui soit mêlée -, mais l'une et l'autre sont le résultat de processus orientés dans le même sens : c'est qu'il n'existe pas deux mondes, l'un rationnel et l'autre irrationnel, en dehors de lui, mais un seul monde, qui les contient tous deux.
Je voudrais conclure ces remarques, non par des réflexions générales, mais par un exemple très caractéristique, celui des formes primitives de la poésie. Il ressort en effet de la comparaison de la poésie archaïque avec des hymnes et rituels primitifs que les caractéristiques fondamentales de notre lyrisme n'ont pratiquement pas changé depuis les temps les plus reculés : la division du poème en strophes et en vers, les symétries, les parallélismes qui se retrouvent aujourd'hui encore dans les refrains et les rimes, l'usage de la répétition et même du pléonasme comme stimulant, l'insertion de mots, de syllabes ou de suites de lettres dépourvus de sens - c'est-à-dire mystérieux, magiques -, enfin le fait que le détail, phrase ou fragment de phrase, ne prend tout son sens que par sa situation dans l'ensemble. ( Même le rôle suspect de l'originalité y a son pendant, car ces danses et ces chants sont souvent le privilège d'un individu ou d'une communauté qui en gardent le secret ou le vendent fort cher! ) Or, ces vieux chants à danser sont des sortes d'instructions pour maintenir en mouvement le cours naturel et influencer les dieux ; leur fond dit ce qui doit être fait pour cela, leur forme détermine exactement, dans l'ordre, la manière de le faire. Leur forme est donc dictée par le déroulement de l'événement qui constitue leur fond ; et chacun sait que les primitifs, aujourd'hui encore, redoutent énormément, pour leurs conséquences présumées, les fautes de forme. A travers cet exemple et son explication sommaire, on voit que l'analyse scientifique de l'état primitif de l'art conduit à des conclusions tout à fait analogues à celles que l'on a tirées, indépendamment de ces recherches, de l'observation de son état actuel ; mais la comparaison offre l'avantage supplémentaire de rendre plus tangible que ne peut le faire l'analyse littéraire le lien essentiel entre fond et forme, qui est que tout « comment » signifie un « quoi ». L'oeuvre littéraire authentique, aujourd'hui encore, est une opération tendant à une « production », à une « magie symbolique », et non une répétition de la vie ou d'opinions sur la vie que l'on exprimerait mieux en dehors d'elle. Toutefois, tandis qu'à partir du « faiseur de pluie » primitif le côté « fond », avec les siècles, s'est mué en science et en technique et produit depuis longtemps sa forme propre, le côté « forme », s'il a aussi changé de sens en s'éloignant de la magie originelle, n'a pas produit de nouveau « fond » distinct. Le fond de l'oeuvre littéraire est resté plus ou moins son antique forme ; et bien que ce fond, dans le détail, puisse se lier à toutes sortes de buts changeants, la première tâche de la littérature authentique n'en est pas moins de chercher un avatar moderne à la foi, perdue depuis Orphée, en son pouvoir magique sur le monde.